Contrebandiers et baptistes

Aujourd’hui je voulais vous parler d’une théorie économique, que l’on appelle la théorie des contrebandiers et des baptistes. Le hasard faisant bien les choses, vous retrouverez dans la description un lien vers une affaire qui vient tout juste de paraître et qui l’illustre parfaitement. Mais d’abord, quelques explications.

Dans de nombreuses villes américaines il est interdit d’acheter de l’alcool le dimanche, alors que dans ces mêmes villes il n’y a aucune interdiction pour boire de l’alcool le dimanche.

Pourquoi cette contradiction ? La réglementation a été proposée par les baptistes au départ, qui souhaitaient voir la consommation d’alcool baisser, au moins un jour dans la semaine. A défaut d’obtenir du législateur l’interdiction totale de l’alcool, ils ont pu obtenir une interdiction de vente.

D’un autre côté, les contrebandiers, eux, sont ravis que l’interdiction s’arrête à la vente. Le samedi soir, ils achètent de grosses quantité d’alcool (tant que c’est autorisé) et revendent tout sur le marché noir le lendemain en empochant un bénéfice non-négligeable, puisque la consommation, elle, est toujours permise.

Les contrebandiers profitent de la régulation et les baptistes font en sorte qu’elle soit appliquée. Dans certains cas, les contrebandiers iront même jusqu’à payer des pots-de-vin aux élus pour s’assurer des portes de derrière.

C’est ce que l’on appelle la théorie des contrebandiers et des baptistes. Lorsqu’une nouvelle régulation est créée, cette théorie explique que différents groupes qui, sans se connaître ni se concerter, chercheront à obtenir les mêmes résultat chacun dans son propre intérêt.

Quel rapport avec l’actualité ? La loi de refondation du 9 juillet 2013 oblige les établissements scolaires – publics comme privés – à arborer les symboles républicains : c’est à dire drapeau français, européen et la déclaration de 1789. Or, lorsque l’on regarde les détails, ils seront obligés d’acheter un modèle particulier d’une entreprise particulière, qui a été désignée par un appel d’offres. Cette société se retrouve donc avec une commande de 32 millions d’euros, tous frais payés par le contribuable. Bien entendu, pas question d’imprimer soi-même la déclaration des droits de l’homme ni de ressortir un vieux drapeau du grenier. De même, pas le droit de s’interroger sur le fait que la société a été choisie au terme d’un appel d’offres de deux mois seulement en plein été.

Qui sont les baptistes dans cette histoire ? Ils peuvent être les associations anti-corruption par exemple, qui cherchent –en toute bonne foi !– à limiter le copinage dans les appels d’offres en faisant un lobbying intensif pour les encadrer au maximum.

Les contrebandiers, eux, sont les grosses entreprises habituées aux rouages de la politique et qui, elles aussi, seront contentes de voir des conditions d’accès difficiles. Si le législateur ajoute dans la loi des restrictions qu’elles seules ne peuvent satisfaire, elles empêchent tout compétiteur de leur faire de l’ombre et peuvent donc facturer double, voire plus, sans crainte. Puisqu’il s’agit de sommes non-négligeables, ces entreprises ont donc tout intérêt elles aussi à pratiquer un lobbying intensif pour que les législations les arrangent.

Ces restrictions peuvent être tout à fait subtiles : Imaginez par exemple une association féministe qui demande à ce que les entreprises répondant aux appels d’offre respectent la parité homme/femme dans leurs effectifs. S’il se trouve qu’une entreprise, proche des cercles politiques, respecte déjà cette parité, elle aura tout intérêt à faire pression sur les élus pour faire passer la loi et se débarrasser aisément des concurrents.

L’ironie est que, sous couvert de lutte contre le copinage, ces normes renforcent la collusion entre politiques et certains lobbies.

Lorsqu’une nouvelle loi est en discussion, cherchez qui sont les contrebandiers et qui sont les baptistes. Cela vous aidera à mieux comprendre les enjeux réels de cette loi.