Psychodrame autour du spectre de la déflation

Un des thèmes récurrents de 2014 aura sans aucun doute été l’obsession de la déflation en Europe. Malgré les réelles inquiétudes que l’on peut légitimement avoir vis-à-vis de l’état de notre économie, j’ai pourtant l’impression qu’il y a confusion sur de nombreux points et une certaine instrumentalisation de la déflation à des fins politiques.

Tout d’abord, un peu de terminologie, « déflation » peut signifier deux choses distinctes : une baisse généralisée des prix, ou une baisse de la quantité de monnaie en circulation. La difficulté dans les débats actuels est qu’il n’est jamais réellement précisé s’il on parle de déflation des prix ou de déflation monétaire, ce qui peut déboucher sur des paradoxes assez inédits, comme aux États-Unis où l’inflation n’a jamais été aussi forte en terme d’agressivité des politiques monétaires, alors que dans le même temps les prix à la consommation stagnent – voire baissent.

Le processus qui est généralement présenté comme problématique par les keynésiens est l’anticipation négative sur les prix menant à une « spirale déflationniste » : les consommateurs, anticipant une baisse des prix, reculent leurs achats ; les entreprises, anticipant cette baisse d’achats, reculent leurs projets d’investissements, et l’économie se « fige » dans un cercle vicieux.
Cependant, j’ai beaucoup de problème avec ce mécanisme évoqué : premièrement, il y a de nombreux exemples historiques et actuels pour prouver que les entreprises sont capables d’investir dans un environnement de baisse des prix, et ensuite ce mécanisme occulte (volontairement ?) de nombreux aspects qui distinguent une simple baisse des prix d’une spirale infernale.

Commençons par un petit rappel historique : le capitalisme est, de par sa nature même, déflationniste. Le capital, cherchant la rentabilité, la trouvera dans l’amélioration des processus de productions, dont le but final est bien de fournir un produit moins cher que celui du concurrent. C’est uniquement parce que nous avons une création monétaire qui suit le processus de croissance économique que nous ne voyons pas cette déflation se produire. En réalité, quand on compare les prix des produits d’antan à ceux d’aujourd’hui en termes de temps de travail nécessaire pour se les procurer, la baisse des prix saute immédiatement aux yeux, et je mets au défi le moindre économiste de prétendre que ce soit un problème.

Il faudrait d’ailleurs prévenir le secteur informatique, qui semble-t-il n’a pas reçu le mémo sur les horreurs de la déflation. On ne peut pas entre deux articles de presse critiquer d’un côté le fait que les géants du numérique aient un chiffre d’affaires cumulé équivalent au PIB d’un petit pays européen, pour ensuite venir expliquer dans la page suivante qu’une baisse des prix est mortifère pour l’économie, alors que ce secteur est soumis à la Loi de Moore depuis plusieurs décennies maintenant. Pour rappel, la Loi de Moore a montré qu’à puissance de calcul égale, le prix d’un ordinateur est divisé par 2 tous les 18 mois. Avec une déflation de 75% tous les deux ans, le secteur devrait être complètement paralysé, n’est-ce pas ?

Il y a ici une confusion entre cause et conséquence assez dommage. La déflation, comme conséquence du progrès technique, n’est pas une mauvaise chose, bien au contraire. Mais une spirale déflationniste comme conséquence d’une baisse généralisée des salaires est un autre type de problème. Chien échaudé craint l’eau froide nous dit-on. Ce qu’il s’est passé lors de la crise de 29 (ou plus récemment en Grèce) sont des spirales déflationnistes que l’on peut directement lier à des baisses de salaires.

Dans ce cas de figure la mécanique est différente : si les salaires baissent de façon globale, certes les prix des produits et services vont baisser, mais la capacité de consommation des salariés baissent d’autant, ce qui pousse les entreprises à baisser leurs prix d’autant plus, donc de compresser de nouveau les salaires, etc.
Ceci est un cas de déflation légitimement problématique, mais qui n’est absolument pas celui que l’on pourrait observer en France puisque les salaires y ont continué d’augmenter, malgré la crise. Oui, cet argument serait valable dans certains pays des PIGS (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne) pour des raisons particulières, mais on peut difficilement venir crier au loup en France puisque les conditions ne s’appliquent pas ici. C’est d’autant plus malhonnête que ce discours alarmiste peut être instrumentalisé politiquement pour faire passer en douce des hausses d’impôts. Ce n’est pas un fantasme de ma part, la lutte contre la déflation a été la justification donnée pour la hausse de TVA mise en place récemment au Japon, puisque faire monter la TVA fait mécaniquement monter les prix d’autant.

Il y a aussi un troisième aspect, que certains économistes évoquent (et qui à mon sens colle beaucoup plus à la réalité française) vis-à-vis de la dette : la déflation type Irving Fisher. Quand tous les détenteurs de dettes cherchent à s’en débarrasser simultanément, le prix de la dette chute et la masse monétaire en circulation se contracte. Puisque la création monétaire est associée à la création de dette dans notre système monétaire (savoir si c’est une bonne chose ou non est une autre question), des acteurs qui se désendettement massivement ont un impact sur la masse monétaire.
Il est cependant important de noter ici l’aspect profondément psychologique de ce type de crise : peut-on dire que la cause de l’arrêt de l’investissement des entrepreneurs est causé par la baisse des prix due à la contraction monétaire, où est-ce du au mouvement de panique qui a poussé les acteurs à se désendetter en premier lieu ?

 

Erratum : On m’a pointé du doigt une approximation de ma part sur la Loi de Moore, qui est à la base un constat sur le nombre de transistors, ce qui produit au final une baisse des prix constantes, et non le phénomène de baisse des prix en lui-même.

Erratum 2 : *CHAT* échaudé craint l’eau froide, mais je n’aime pas maltraiter le lobby félin. Donc voilà.