Le Monde Diplomatique et le German Bashing

Le Monde Diplomatique est une fois encore prit la main dans le pot de confiture de « German Bashing ». Je sais qu’il m’arrive parfois d’être partiel, et de faire preuve de double standard quand il s’agit de traitement de données statistiques, mais j’ai au moins le mérite d’en avoir conscience et d’essayer de corriger ce (mauvais) trait de caractère. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la gauche française n’a pas vraiment ce scrupule, et vous taxera de French Bashing à chaque fois que vous pointerez du doigt un dysfonctionnement du système français. Par contre, vous pouvez être certain qu’ils ne laisseront jamais passer le moindre détail statistique concernant le Royaume-Uni ou l’Allemagne qu’ils ne pourraient exploiter pour montrer que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes français.

 

Monde Diplo German Bashing

Cette semaine, c’est pour ce fameux graphique que Le Monde Diplomatique mérite d’être épinglé :

Paul Krugman lui-même n’aurait pas pu faire mieux en termes de manipulation de chiffres. Si l’on inclut quelques années de plus dans le graphique, on se rend compte qu’il est bien difficile d’établir une quelconque corrélation. Il apparait évident que l’explosion de pauvreté de 2007 est à attribuer à la crise, plus qu’à la mise en place d’un fameux « modèle allemand ».

Modèle allemand qui par ailleurs n’a pas commencé en 2007, comme le laisse suggérer ce graphique, mais sous les années Schröder. Le taux de chômage était déjà en baisse constante depuis 2005.

Ensuite, le choix de l’indicateur est douteux. Le taux de pauvreté monétaire ne permet d’observer la pauvreté que par le trou de la lorgnette, et ne permet en aucun de dresser un portrait objectif de la situation. Sa définition est en effet biaisée dès le départ, considérant que la pauvreté se limite à gagner moins de 60% du salaire médian. Certes, c’est un bon indicateur des inégalités salariales, mais ne veut absolument rien dire quant aux conditions de vies réelles des personnes concernées.

Ce seuil de pauvreté est de 11 700€ par an en Allemagne, pour 12 600€ en France. Le « léger » détail qui n’est pas pris en compte ici, est qu’avec une telle somme un allemand peut vivre à Berlin, louer un appartement et se nourrir correctement. En revanche, difficile de faire de même à Paris, même avec pratiquement 1 000€ supplémentaires.

C’est pour cela qu’Eurostat fournit un indicateur plus fiable, le taux de personnes à risque de pauvreté et d’exclusion sociale, combinant notamment le taux de pauvreté précédemment mentionné, la privation matérielle, et l’exclusion du marché du travail. J’entends bien qu’il est impossible de fournir une mesure objective de la pauvreté, mais il me semble tout à fait raisonnable de penser que cet indicateur permet de mieux l’appréhender de façon statistique que la simple comparaison au salaire médian.

Et si l’on prend cette statistique, il n’y a pratiquement plus aucune corrélation à tracer. Le taux de risque de pauvreté et d’exclusion sociale est resté globalement identique depuis le début de la crise (idem pour la France, par ailleurs).

Monde Diplo corrigé

Échelle de gauche : taux de chômage (Eurostat)

S’il y a une chose que Le Monde Diplomatique pourrait déduire de leur graphique, c’est par exemple la montée du travail à temps partiel (qui est, lui, objectivement plus élevé qu’en France) ou des fameux « mini-jobs », mais là encore nous retombons sur des poncifs très courants à gauche.

Fermer les yeux sur les conséquences sociales du chômage pour les foyers concernés est une grave erreur. Le chômage est largement corrélé à de nombreux indicateurs peu glorieux : plus forts taux de criminalité, déterminisme social (les enfants de chômeurs sont bien plus exposés au chômage eux-mêmes que leurs homologues), problèmes mentaux, etc.

Et c’est aussi partir d’un postulat faux. Certains s’imaginent peut-être qu’il y a des dizaines de milliers de CDI bien payés disponibles à qui le veut, mais que ces imbéciles de travailleurs préfèrent leur temps partiel sous-payés. Dans ce cas, oui, il serait logique de vouloir contraindre le marché de l’emploi pour pousser les travailleurs vers ces CDI magiques. Mais, s’ils n’existent pas (ce serait surprenant, n’est-ce pas ?), ces contraintes ne feront que les pousser vers le chômage.

Et s’il y aura une chose que le « modèle allemand » n’imposera pas à sa jeune génération, c’est l’effet « cicatrice » qui guette la jeunesse française. Une insertion professionnelle difficile (comprendre : nécessiter plusieurs années pour trouver son premier emploi stable) est un énorme boulet au pied qui pèsera sur les évolutions de carrières et de salaires.

 

Au cas où le message ne serait pas encore passé, permettez-moi de répéter une fois de plus :

Un mauvais travail vaut mieux que pas de travail.