Cronies

Le problème des hautes rémunérations

Je ne vais pas vous le cacher : je ne suis pas en admiration devant le patron d’Alcatel-Lucent. Ni de son salaire, ni de son bonus, ni de sa position. On accuse souvent les libéraux d’avancer main dans la main avec les patrons du CAC, et ça n’a jamais été plus faux qu’aujourd’hui. De nombreux libéraux tentent de se faire les avocats du diable, de jouer la corde contrariante, de prendre de la hauteur en rabâchant les principes économiques de base, de s’accrocher tant que possible aux droits de propriété et au principe de non-agression.

Le problème avec cette rhétorique est qu’elle part du principe que nous avons une économie de marché libre et non faussée de toute intervention de l’état. Et ce n’est pas une vaine tentative de jouer la carte du No True Scotsman de ma part, mais une différence cruciale dans le fonctionnement de la concurrence.

 

La justification des rémunérations faramineuses des patrons part du principe que nous sommes dans une économie concurrentielle et non faussée, dans laquelle les clients ont la possibilité de passer d’une offre à une autre, où les travailleurs peuvent passer d’une entreprise à une autre, et dans laquelle les revenus d’une entreprise ne proviennent pas de la dépense publique.

En règle générale, pour les ouvriers comme pour les cadres ou les patrons du CAC40, la rémunération est comprise entre deux bornes :

  1. Si vous vendez votre force de travail au plus offrant, l’inverse est aussi vrai, et votre employeur ne vous offre pas plus que ce qu’il pourrait obtenir du prochain prêt à faire votre travail. En d’autres termes, vous ne gagnerez pas plus si quelqu’un d’autre est prêt à vous remplacer pour moins cher.
  2. De l’autre côté, votre employeur n’est pas un arbre à billet, et ne peut pas se permettre de vous payer plus que votre productivité marginale. Si votre salaire dépasse le chiffre d’affaire additionnel que vous permettez à votre entreprise de récupérer, vous êtes une perte sèche pour l’entreprise, qui n’a aucune raison de vous garder (bonjour le salaire minimum).

Donc, oui, en théorie, un patron du CAC40 peut se voir rémunérer des millions d’euros pour son travail. Oui, cela représente des siècles de salaire au SMIC, je le sais bien. Mais là n’est pas la question. Un ouvrier dans une usine n’aura jamais les responsabilités d’un patron. Non pas que je sois en train de glorifier les patrons, mais un dirigeant peut prendre des décisions stratégiques qui doubleront la rentabilité d’une entreprise (alors qu’un simple salarié, difficilement).

Donc oui, encore une fois en théorie, quand un patron du CAC40 augmente la profitabilité de son entreprise de plusieurs dizaines de millions d’euros, il est tout à fait acceptable qu’il touche plusieurs millions de rémunérations. Son action a produit une valeur ajoutée titanesque, il n’est pas choquant qu’une partie lui revienne.

 

Sauf que, non. Le contexte joue. L’astérisque et les notes en bas de page ne sauraient être ignorés. Quand on a plus de 1 100 milliards d’euros de dépense publique, on ne peut pas considérer que l’on vit dans une économie saine, où le succès des entreprises correspond à la demande réelle des consommateurs. Quand on totalise plus de 140 milliards de subventions & de crédits d’impôts, on ne peut fermer les yeux devant les distributions de faveurs accordées aux secteurs qui ont su avoir un lobbying suffisamment efficace. On ne peut pas ignorer le fait que les lobbies ont leur mot à dire sur les régulations qui sont censées les « brider », et qui finissent par les protéger de la concurrence.

La rémunération en dizaines de millions d’euros mensuels de Serge Dassault ne provient pas de ses ventes d’avions de chasse grand public. Philippe Varin (dirigeant d’Areva) ne vend certainement pas son équipement nucléaire en grande surface, et n’a jamais participé à un appel d’offres biaisé pour fournir l’eau dans une commune (n’est-ce pas ?).

La réalité des grosses entreprises aujourd’hui est que leur profitabilité ne dépend qu’en partie de la performance de leurs dirigeants. Elle dépend surtout de leur capacité à obtenir des privilèges de l’état pour protéger leurs rentes, et pour gonfler la valeur de leur fortune.

 

Et ce n’est qu’un aspect du problème. Les rémunérations vertigineuses ne sont pas un phénomène nouveau (il s’est accentué, certes). Vous n’entendiez que peu d’outrage à ce sujet auparavant, et j’aurais du mal à croire que ce soit dû à l’augmentation de ces rémunérations. La réalité est que nous sortons de 7 (!) années de crise, avec un chômage et une précarité en hausse, et beaucoup de travailleurs qui voient leurs salaires comprimés.

Encore une fois, le contexte compte, et dans ce contexte de telles rémunérations ne passent pas.

Sauf que cette crise a été indéniablement aggravée (certains vont jusqu’à dire créée de toute pièce) par l’intervention de l’état. Les salaires ont continué d’augmenter au même rythme depuis plusieurs décennies, la seule différence est l’explosion des cotisations pour payer la dette sociale (oui, des générations entières qui n’ont pas épargné et à qui l’on promet une retraite gratuite, c’est ce que l’on appelle une « dette »), et les récentes mesures d’austérité qui ont consisté à augmenter les impôts pour combler le déficit.

J’imagine que certains pourraient blâmer le libéralisme pour la dépense publique et la retraite par répartition, mais personnellement ce n’est pas mon approche.

 

Je ne suis pas en train de dire qu’avec une économie libérale il n’y aurait pas de « parachutes dorés ». Il y en aura, c’est une certitude. Mais le contexte joue. Dans une économie croissante, avec moins de chômage, et une performance qui correspond plus à leur contribution réelle à la réussite de leur entreprise, les dirigeants auraient une légitimité qu’ils n’ont pas aujourd’hui.

 

Crédit photo : Fight of the Century: Keynes vs. Hayek Round Two