L’ouverture des frontières, un impératif libéral

Je n’arrive pas à croire qu’en 2015, il soit toujours nécessaire d’expliquer en quoi est-ce que l’application des idées libérales mène logiquement à l’ouverture des frontières, et s’opposer à ce que le gouvernement établisse des règles arbitraires quant à qui peut ou ne peut pas rester dans le pays. Pourtant, de nombreux « libéraux » continuent de défendre la restriction de la liberté de circulation. Il semblerait que de nombreux « libéraux » n’aient pas vraiment bien compris les fondamentaux de la pensée libérale.

Il y a de nombreuses approches à la pensée libérale, mais toutes mènent à une conclusion identique.

Le principe de non-agression

Plus connu et plus utilisé par les libertariens américains que les libéraux européens, le principe de non-agression (NAP) stipule que toute forme de violence initiée à l’encontre d’autres individus (ou de leur propriété) est immorale. De plus, si utiliser la violence en cas d’auto-défense est toléré, la réponse doit être mesurée et appropriée par rapport à la situation donnée.

Avec cette logique, nous avons dors et déjà deux problèmes majeurs qui se posent :

Premièrement, nier le droit d’entrer à un individu est une forme de violence initiée à son encontre. À moins que cette personne n’ait violé vos droits auparavant (vol, agression, etc.), vous n’avez pas le droit de répondre par la violence, et même si c’était le cas, vous devriez fournir une réponse appropriée à la situation. Si un homme cambriole votre maison, vous n’avez pas de justification morale pour le kidnapper et le torturer dans votre sous-sol. Restreindre l’accès aux frontières viole de nombreux droits de l’homme, pour un tord qui n’a pas encore été démontré.

Deuxièmement, le NAP ne fonctionne pas de façon collective. C’est un outil moral pour analyser les interactions individuelles. La violence, justifiée uniquement en cas d’auto-défense, ne saurait excuser la violation des droits naturels de populations toutes entières lorsque l’on parle d’immigration. Les peuples ne commettent pas d’actes violents eux-mêmes, ce sont les individus qui le font.

La présomption de liberté, et l’égalité de droit

Non seulement l’argument du NAP raisonne moins avec la culture politique européenne qu’américaine, mais c’est aussi un outil relativement limité, principalement utilisé par les anarchistes pour nier la légitimité de l’état dans son ensemble. Pour le contexte dans lequel nous vivons, et pour répondre à la question de l’intervention du gouvernement dans un sens ou dans un autre, d’autres principes entrent en jeu.

La présomption de liberté et l’égalité de droit sont deux concepts qui travaillent main dans la main lorsque l’on veut défendre des lois d’inspiration libérale. L’idée de la présomption de liberté est à mon sens parfaitement formulée par la déclaration des droits de l’homme : « La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. Tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché », avec auparavant une définition claire de ce qui est nuisible : « l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. »

Toute loi promulguée par le gouvernement devrait garder à l’esprit que « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » C’est ce que je sous-entends par présomption de liberté. Les seules lois que le gouvernement devrait passer sont celles qui visent à protéger les membres de la société quand leurs droits naturels enfreints par d’autres. Si un individu immigré se retrouve coupable de ne pas avoir respecté les droits naturels de quelqu’un d’autre, alors il devrait se retrouver devant la justice, tout comme tout autre citoyen.

Le second concept important ici est l’égalité de droit ; l’idée que la loi doit traiter chaque individu de façon égale, et ne devrait pas créer de privilèges spéciaux pour certains groupes.

Ce n’est pas un détail annexe de la pensée libérale : c’en est une des pierres angulaires. Pourtant c’est un élément qui passe aux oubliettes quand cela arrange certains « libéraux » sur des sujets particuliers, comme pour le mariage homosexuel. Si le gouvernement veut passer des lois pour restreindre l’immigration, il n’a aucune légitimité pour discriminer selon le pays d’origine, ni pour nier les libertés économiques des immigrés (comme leur interdire de travailler).

Utilitarisme

Mais si l’on ouvre les frontières, les immigrés vont causer du tord à notre économie, n’est-ce pas ?

J’aurais envie de répondre, « Référence nécessaire ». La littérature économique sur le sujet est claire : ouvrir toutes les frontières du monde pourrait, selon les estimations les moins optimistes, faire croitre le PIB de 50%.

Les économistes de façon générale sont d’accord pour dire que l’immigration ouverte est une bonne chose d’un point de vue économique. Certains seront tout de même contre pour des raisons d’identité culturelle, de sécurité, etc. mais ils reconnaitront que permettre aux travailleurs de se déplacer librement est un énorme accélérateur économique. Les pays riches qui possèdent plus de capital attirent les travailleurs (qualifiés ou non) et leur proposent de bien meilleurs salaires que dans leurs pays d’origine.

Les frontières ouvertes sont aussi le meilleur programme d’aide internationale imaginable. Les immigrés aux États-Unis ont envoyé à leurs familles 123 milliards de dollars en 2012, alors que le programme public d’aide internationale américain ne représentait que 50 milliards. En gardant à l’esprit que cet argent atterrit dans les mains des familles concernées, et non dans celles de fonctionnaires corrompus, les immigrés représentent une alternative libre et bien plus efficace pour réduire la pauvreté dans le monde.

C’est un argument conservateur

Je comprends et je respecte l’argument conservateur contre l’ouverture des frontières (même si je suis en total désaccord). C’est un argument qui est cohérent par rapport à ses hypothèses. Quiconque cherche à s’opposer à plus d’immigration peut tout à fait le faire d’un point de vue conservateur.

Mais s’il vous plait, ne prétendez pas que votre argument contre l’immigration est « libéral ». Non seulement c’est en opposition complète avec les fondements de la pensée libérale, mais en plus vous propagez l’idée fausse que les libéraux débattent de la question de l’immigration, comme si les principes de base du libéralisme ne permettaient pas de déterminer s’il faut (ou non) ouvrir les frontières.

Pour quiconque connait et comprend la pensée libérale, il n’y a aucun doute que le principe de non-agression, la présomption de liberté, l’égalité de droit et l’utilitarisme mènent tous à la même conclusion.
Si vous souhaitez vous opposer à l’immigration, c’est votre droit, mais je vous demanderai d’avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaitre que la position libérale sur ce sujet est sans ambigüité.