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Steven Pinker – Quantifier le progrès humain

Steven Pinker répond sur edge.org à la question suivante : Pour 2016, quelle est selon vous la nouveauté scientifique la plus intéressante ? Et pourquoi ?

 

L’intuition humaine est notoirement mauvaise lorsqu’il s’agit de décrire la réalité. Un demi-siècle de recherche en psychologie nous a montré que lorsque nous essayons d’évaluer des risques ou de prédire le futur, nous sommes aveuglés par des stéréotypes, événements mémorables, scénarios marquants, et par des idéaux moraux.

Heureusement, en même temps que les bugs du cerveau humain sont de mieux en mieux connus, la solution (les données objectives) est de plus en plus répandue, et dans de nombreuses sphères de nos vies les observateurs abandonnent leurs intuitions pour des analyses quantitatives. Les sports ont vécu une révolution grâce à MoneyBall, les politiques de santé grâce à Nudge, les experts grâce à FiveThirtyEight.com, les prévisions grâce aux marchés prédictifs, la philanthropie a été remplacée par un altruisme plus efficace, et l’art de guérir par une médecine basée sur les preuves scientifiques.

C’est une bonne nouvelle, et c’est une question éminemment scientifique puisque le diagnostique provient des sciences cognitives, et le remède vient des scientifiques des données. Mais la morale à retenir est que la quantification de la vie a été étendue à la question la plus importante de toutes : Avons-nous progressé ? Est-ce que les tentatives collectives de la race humaine pour survivre à l’entropie et aux aspects les moins bienveillants de l’évolution ont eu du succès ? Avons-nous amélioré notre condition humaine ?

Les philosophes des lumières pensaient que c’était possible, bien évidemment, et durant la période victorienne le progrès était un thème majeur de la pensée anglo-américaine. Mais depuis, le pessimisme du romantisme et des contre-lumières ont conquis de vastes territoires chez les intellectuels, alimenté par des désastres historiques comme les guerres mondiales et les inquiétudes sur la pollution et les inégalités qui ont émergé après les années 60. Il est de nos jours commun d’entendre parler de la « foi » dans le progrès (comme s’il fallait être naïf), qui s’oppose à une nostalgie envers un passé plus aisé, une évaluation du déclin présent, et une crainte d’une dystopie imminente.

Mais les révolutions dans l’analyse du cognitif et des données nous alertent sur les dangers de baser n’importe quel jugement sur les impressions subjectives ou sur des incidents choisis. Tant que le malheur n’aura pas disparu de la surface de la terre, il y en aura toujours suffisamment pour remplir les chaines d’information, et les gens continueront de s’imaginer que le monde court à sa perte. La seule façon de dissiper cette illusion est de tracer sur une courbe les bons et mauvais événements sur une période de temps. La plupart d’entre nous serons d’accord pour dire que la vie est préférable à la mort, la santé à la maladie, la prospérité à la pauvreté, la connaissance à l’ignorance, la paix à la guerre, la sécurité à la violence, la liberté à la coercition. Ce sont des indicateurs qui peuvent nous servir à mesurer et vérifier si progrès il y a eu.

La bonne nouvelle est que la plupart du temps, la réponse est « oui ». J’en avais déjà une vague idée lorsque des historiens statisticiens et des politologues ont complété ma réponse à la question de Edge de 2007 (« À propos de quoi êtes-vous optimiste ? ») avec des données montrant que les taux d’homicide et de mortalité dus à la guerre s’étaient effondrés. J’ai depuis appris que le progrès a été mesuré par d’autres indicateurs. Les historiens économiques et les chercheurs en développement (parmi eux Gregory Clark, Angus Deaton, Charles Kenny, et Steven Radelet) ont tracé l’évolution de la prospérité dans leurs livres riches en données, et on retrouve le même argument avec des illustrations frappantes sur des sites comme Gapminder de Hans Rosling, Our World in Data de Max Roser, et HumanProgress de Marian Tupy.

Au milieu de nombreuses courbes qui grimpent, on peut trouver les suivantes. Nous vivons plus vieux et en meilleure santé, non seulement dans les pays riches mais globalement. Une douzaine de maladies infectieuses et de parasites se sont éteints ou sont en voie de l’être. Les enfants qui vont à l’école et apprennent à lire sont bien plus nombreux. L’extrême pauvreté a chuté au niveau mondial de 85% à 10%. Malgré quelques reculs localisés, le monde n’a jamais été aussi démocratique. Les femmes sont mieux instruites, se marient plus tard, sont mieux rémunérées, et occupent plus de postes à responsabilités. Les préjudices et crimes racistes ont baissé depuis que l’on a commencé à les comptabiliser. Le monde est même en train de devenir plus intelligent : dans tous les pays, le QI a grimpé d’en moyenne 3 points par décennie.

Bien évidemment, un progrès quantifié consiste en un ensemble de découvertes empiriques ; ce n’est pas un signe d’ascension mystique, de trajectoire utopique ou de grâce divine. Et donc il faut s’attendre à trouver des spheres de nos vies dans lesquelles la situation a stagné, empiré, ou qui sont tout simplement impossibles a quantifier (comme le nombre infini d’apocalypses que l’imagination est capable de fournir). Les gaz à effets de serre s’accumulent, l’eau douce se raréfie, des espèces disparaissent, et des arsenaux nucléaires existent toujours.

Mais la encore, quantifier peut changer notre compréhension. Des « écomodernistes » comme Stewart Brand, Jesse Ausubel, et Ruth DeFries ont montré que de nombreux indicateurs mesurant l’impact de l’environnement sur notre santé se sont améliorés au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle, et il y a des tendances de long terme, comme la décarbonisation de l’énergie, la dématérialisation de la consommation et la concentration des cultures qui peuvent être encouragées. Les journalistes qui traitent de la question des armes nucléaires ont pointé du doigt à juste titre qu’aucune n’a été utilisée depuis Nagasaki, qu’il n’y a pratiquement plus aucun test, que la prolifération s’est arrêtée à neuf pays (contrairement aux trente annoncés dans les années 1960), seize pays ont abandonné tout programme (l’Iran devrait bientôt être the dix septième), et le nombre d’armes (et par conséquent les opportunités de vols, accidents, et les obstacles pour atteindre l’objectif de zéro) a été divisé par six.

En quoi est-ce que cela est important ? En premier parce que quantifier le progrès est un outil de mesure pour ajuster ce que nous faisons. Les progrès dont nous jouissons sont le résultat d’institutions et de normes qui se sont largement répandues ces deux derniers siècles : raison, science, technologie, éducation, expertise, démocratie, marchés régulés, et une volonté de défendre les droits de l’homme et la prospérité humaine. Les critiques de la part des Contre-Lumières ont depuis longtemps pointé le fait qu’il n’y a aucune garantie que ces développements n’améliorent notre condition. Pourtant c’est indéniablement ce qu’il s’est produit jusqu’à aujourd’hui. Cela signifie que même si nous ne vivons pas dans un monde utopique, les normes et institutions modernes font que nous sommes sur le bon chemin. Nous devrions continuer de les améliorer, au lieu de les réduire en cendres avec la conviction que rien ne peut être pire que la décadence actuelle et le vague espoir qu’en renaîtra quelque chose qui pourrait être meilleur.

Enfin, quantifier le progrès humain nous invite à vouloir le développer encore plus. Il est courant parmi les activistes de croire que la moindre donnée optimiste doit être enfouie pour qu’elle ne nous enferme pas dans l’autosatisfaction. Nous devrions au contraire nous attarder sur les crises actuelles et réprimander les autres pour ne pas être suffisamment terrifiés. Malheureusement, cette logique peut produire un sentiment opposé : le fatalisme. Si l’on nous dit que les pauvres seront toujours parmi nous, que les dieux nous puniront pour notre orgueil, que la nature va se soulever et se venger d’avoir été pillée, et que le compte à rebours vers l’holocauste nucléaire et la catastrophe climatique continue d’avancer, la réponse naturelle est de conclure que toute résistance est inutile et que nous devrions faire la fête tant que c’est encore possible. La force d’un graphique est justement de nous inviter à identifier les forces qui poussent une courbe vers le haut ou vers le bas, afin de pouvoir les utiliser pour continuer dans cette même direction.

 

Crédit photo – HumanProgress.org