Ignorance rationnelle

Quand il s’agit des problèmes de notre démocratie, le diagnostic qui vient à l’esprit est quasi unanime : oui, les élus prennent de mauvaises décisions, mais c’est parce que notre système ne serait pas assez démocratique et ne représenterait pas assez le peuple.

Je voudrais apporter ici un point de vue contradictoire : si les politiques mènent de mauvaises réformes, c’est (en partie) parce que le peuple est mal informé et est irrationnel. Si les électeurs étaient réellement informés sur les sujets débattus et les décisions que prennent nos politiques, les débats seraient certainement très différents.

Faites un simple test : qui connaît son député ? Probablement une bonne partie de mon lectorat. Maintenant, qui est capable d’identifier le dernier vote qu’il a fait à l’assemblée nationale ? Probablement très peu de monde. C’est ce que les économistes identifient comme étant le QI politique : le degré de connaissance politique des électeurs.

Malheureusement, non seulement les électeurs ont un faible degré de connaissance politique, mais ils ont aussi une faible compréhension des sujets qui sont débattus. Pour s’en rendre compte, on peut s’appuyer sur de nombreuses études où l’on interroge des individus lambda sur des questions particulières, puis des spécialistes (scientifiques, académiciens) sur les mêmes questions. Il est intéressant de noter que, dans de nombreux domaines, le public ne pense pas comme les experts. Prenez le libre-échange par exemple, qui est bien un des rares domaines sur lesquels tous les économistes sont d’accord. Paul Krugman, que l’on peut difficilement qualifier d’apôtre de l’ultra-libéralisme débridé, est d’ailleurs connu pour avoir dit à ce sujet :

S’il devait y avoir un credo parmi les économistes, il contiendrait certainement les affirmations « Je comprends les avantages comparatifs » et « Je soutiens le libre-échange ».

Affirmation qui provoqua l’agacement de bon nombre de ses supporteurs. Et pour cause, le libre-échange est largement rejeté par la population. Loin de moi l’idée de prendre cette acceptation comme argument d’autorité : ce n’est pas parce que la majorité des experts sur un sujet pense X que X est vrai pour autant. Cependant, comme le dit Michael Huemer, si vous pensez que la communauté d’experts a tord sur une question particulière, sans être capable d’identifier clairement leurs arguments, il est probable que vous ayez tord.

À ce stade, il semblerait que c’est avant tout un problème d’accès à la connaissance. Les électeurs soutiennent de mauvaises mesures politiques parce qu’ils ont pas les informations nécessaires pour faire de meilleurs choix. Malheureusement, ils ne manquent pas d’information parce qu’elle est difficilement accessible, mais parce qu’il est de leur point de vue parfaitement rationnel de ne pas acquérir cette connaissance.

Si l’on part du principe que :

  1. L’information est coûteuse à acquérir, c’est à dire qu’il faut investir un temps considérable pour disposer d’informations complètes sur tous les sujets dont les élus ont la charge.
  2. Un individu rationnel n’effectue une action que si le coût est inférieur au bénéfice qu’il en attend.

Alors nous faisons face à un dilemme : le coût pour être politiquement informé est élevé mais le bénéfice attendu est quasi nul. Quelque soit le degré d’information d’un électeur, il ne sera jamais plus qu’une voix perdue parmi des millions à l’échelle d’une élection nationale. La probabilité que son vote individuel ait un impact concret sur les politiques menées étant extrêmement faible, un électeur rationnel n’ira pas consacrer d’innombrables heures à se documenter pour un résultat qu’il ne contrôle pas.

C’est un des enseignements principaux de l’école des choix publics : les électeurs souffrent d’ignorance rationnelle. Il est parfaitement logique de leur part de ne pas se renseigner.

Les mêmes sont pourtant parfaitement rationnels dans leurs décisions quotidiennes : quelqu’un qui veut faire un investissement important (comme l’achat d’une voiture par exemple) prendra le temps de se documenter et de peser le pour et le contre de chaque option. Quelle différence ? Dans le cas de la voiture, son action (et elle seule) a un impact direct sur le résultat final, puisqu’il est le seul à prendre la décision.

Comment remédier au problème ? Facile à dire, difficile à faire. Tant que chaque bulletin aura le même poids dans l’urne, le bénéfice attendu restera faible. La seule manière de rendre les électeurs mieux informés et plus rationnels est de réduire l’étendue de l’état. Plus le gouvernement est gros, plus il faut s’informer pour faire un choix rationnel, et plus l’incitation pour se documenter sera faible.