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Féminisme et liberté individuelle – Interview de Cathy Reisenwitz

Pour commencer, peux-tu te présenter ?

Je suis féministe libertarienne/anarcho-capitaliste, éditrice pour Young Voices, blogueuse sur Sex and the State (blog d’actualités politiques), j’ai été publiée sur Forbes et Reason Magazine, j’ai une colonne sur le Huffington Post et j’écris régulièrement pour Bitcoin Magazine.

 

En quelque mots, et parce que c’est un terme employé à tord et à travers, comment définirais-tu le féminisme ?

Je pense que l’essence du féminisme est de reconnaître que le sexisme existe, qu’il affecte les femmes et les hommes, qu’historiquement les femmes en ont beaucoup souffert, et que ce problème doit être adressé.

 

Le féminisme du 20ème siècle s’est beaucoup battu pour la liberté individuelle ou l’égalité devant la loi. Puisque cette bataille est en grande partie gagnée, à quoi ressemble le féminisme du 21ème siècle ? Quelles sont ses revendications ?

De nos jours, le féminisme essaie de résoudre des problèmes comme le fait qu’aux États-Unis il y a 700 différentes lois anti-choix dans les différents états. La Louisiane qui va passer une nouvelle régulation pour ficher dans une base de données toute femme qui chercherait à avorter.

Il y a aussi le fait que chaque année aux États-Unis, des milliers de « kits de tests » utilisés en cas de viols expirent sans jamais n’avoir été utilisés comme preuve. C’est un exemple de combat féministe moderne au niveau fédéral.

Sur le plan culturel, le féminisme moderne s’attarde sur le fait que, comme Sheryl Sandberg dénonce dans Lean In, les femmes ne sont pas appréciées comme les hommes le sont lorsqu’elles ont du succès professionnellement, ce qui n’incite pas les femmes à s’investir dans leur carrière.

Il y a en plus une pression sur leurs épaules pour qu’elles gèrent la majorité des tâches ménagères et les enfants, même quand elles travaillent à plein temps. Ce qui encore une fois, n’incite pas faire autant d’heures et à prendre les mêmes challenges que les hommes. Ce sont des discriminations et barrières (parfois subtiles) au succès que le féminisme moderne peut adresser.

De plus, je pense qu’il y a rôle que les féministes peuvent jouer pour aider les droits des femmes dans les pays en développement.

 

Les études montrent que les femmes gagnent moins que les hommes en moyenne, tout en indiquant qu’une partie de cette différence s’explique par des choix de vie (études, carrière vs vie de famille), comment résout-on cette équation ?

Il y a d’un côté la gauche qui dénonce ces écarts et pense qu’il faut des lois pour les régler, et à droite on voit des gens dire que la différence est expliquée par les choix des femmes, donc ce n’est pas vraiment un problème.

Ce que je dis, comme d’autres féministes individualistes, c’est qu’il y a de nombreuses raisons pour lesquelles les femmes ne font pas les mêmes choix. Entre autres, elles ne veulent pas souffrir d’un manque de reconnaissance sociale en faisant les sacrifices nécessaires pour avoir le même salaire. Il y a des attentes spécifiques envers les femmes, comme sur les tâches ménagères, auxquelles elles ont peur de ne pas répondre.

Je dirais qu’il y a un problème réel quand les femmes font des choix différents à cause d’attentes liées au genre, à cause d’un sexisme inavoué (pas forcément des discriminations évidentes, mais des différences de traitement subtiles) qui joue sur leur prise de décision.

Non, ce ne devrait pas être réglé par le gouvernement ou toute autre agence d’état. Mais ce n’est pas parce qu’un problème ne devrait pas être réglé par le gouvernement qu’il n’existe pas. Il y a des attentes liées au genre et un problème de reconnaissance sociale. C’est culturel, certes, mais ces questions ont besoin qu’on y apporte une réponse.

 

Les libertariens sont souvent opposés au féminisme (et inversement), alors qu’ils y a selon moi des similitudes entre les deux mouvements. Quels liens peut-on tirer entre les deux ?

Je vois le féminisme comme une autre approche dans la recherche de liberté individuelle. Le féminisme nous aide à comprendre les défis que les femmes et les hommes ont à relever dans leur quête pour plus de liberté individuelle.

Par exemple, je ne suis pas réellement libre si je suis violée et l’état ne cherche pas à poursuivre mon agresseur. Je ne suis pas réellement libre s’il y a des obstacles qui m’empêchent de participer pleinement à l’économie.

Je ne pense pas qu’il y ait opposition entre le féminisme et la liberté individuelle. Au contraire, le féminisme a beaucoup à apporter à la liberté individuelle en donnant un autre angle d’analyse.

 

De nombreux libertariens affirment que les questions féministes n’ont pas leur place dans le libertarianisme, puisque être libertarien c’est considérer les individus indépendamment de leur sexe. Quelle serait ta réponse ?

C’est faire preuve d’étroitesse d’esprit que de penser que les seuls problèmes dont les libertariens doivent se préoccuper doivent être en lien avec l’état. La liberté est bien plus large que cela. L’économie c’est bien plus que cela. Le libertarianisme s’attarde sur la liberté d’échanger, ce qui va bien au-delà de l’état.

L’autre point à souligner est que pour défendre la liberté individuelle de façon concrète il faudra un changement culturel. Il faudra que plus de gens comprennent l’idée de liberté individuelle et nous emboîtent le pas.

Dire que d’autres problèmes culturels ne sont pas importants pour la recherche de liberté est selon moi franchement absurde.

 

Quelles idées ou quelles réformes libertariennes pourraient attirer un public différent si elles étaient mises en avant ?

Mettre fin à la guerre contre les drogues, mettre fin au monopole d’état sur l’éducation, légaliser la prostitution, rendre la contraception accessible en vente libre, combattre les lois anti-choix. Il faut faire de ces réformes des priorités aussi importantes que réduire les impôts ou mettre fin à la Réserve Fédérale.

Mettre en avant les idées qui ne bénéficient qu’à un certain groupe de personnes, c’est à dire les hommes blancs riches, n’attirera que des personnes de ce même groupe, alors que d’autres réformes profiteraient aux minorités, aux travailleurs pauvres ou aux femmes.

 

Le libertarianisme est critiqué pour être quasi exclusivement constitué d’hommes. Y a-t-il une explication au manque (criant) de femmes dans ce milieu ?

Je pense que le libertarianisme est trop tolérant vis-à-vis du sexisme, ce qui peut être bloquant pour beaucoup de femmes.

D’autre part, le libertarianisme n’apporte de réponse satisfaisante à la façon dont le capital et le pouvoir sont distribués actuellement. De toute évidence, les gens qui ont été désavantagés par la distribution actuelle, à qui l’on empêche d’accéder au capital et du pouvoir, comme les minorités ethniques et les femmes, ne sont pas satisfaits du statu quo comme les libertariens le sont.

Le libertarianisme ne plaît qu’à ceux qui ont accès au capital et au pouvoir. Je pense que pour attirer plus de personnes vers le libertarianisme il faudra mettre davantage l’accent sur les obstacles structurels pour accéder au capital et au pouvoir.

 

Qu’est-ce que peuvent faire les libertariens pour régler ce problème ?

Il est difficile de savoir quel sujet mérite le plus d’attention car toi et moi vivons dans un monde qui est différent de celui dans lequel d’autres vivent. Ils ont une expérience de l’oppression qui est différente de la notre.

Au lieu de dire « il faut se focaliser sur la guerre contre les drogues », je pense qu’il faudrait que les libertariens aient une approche plus large, en particulier ceux qui cherchent à faire grandir le mouvement et la culture de la liberté.

Il faut que l’on sorte de notre pré carré pour comprendre quels sont les problèmes qui sont marginalisés à l’heure actuelle, quels sont les problèmes de ceux que l’on voudrait voir intégrer notre mouvement, et comment est-ce que le gouvernement et/ou un manque de liberté jouent dans ce cas de figure.

 

Selon toi, peut-on dire que le libertarianisme est plutôt pro-choix ou pro-vie sur la question de l’avortement ?

Cela dépend de ce que l’on sous-entend par « libertarianisme ». Aux État-Unis, il y a dans le mouvement beaucoup de républicains qui se disent libertariens, et je me demande bien pourquoi. Si l’on parle de ces soit-disant « libertariens », c’est peut-être 50/50, je n’en suis pas certaine.

Mais si l’on parle de « vrais » libertariens, ils sont pour l’immense majorité pro-choix.

 

Dernière question : Bitcoin ou Dogecoin ?

Les deux !

 

Vous pouvez aussi retrouver Cathy sur Twitter @CathyReisenwitz.