Le paradoxe de la démocratie

Traduction de l’introduction de The Myth of the Rational Voter, par Bryan Caplan.

 

Un jour, un militant s’exclama « Gouverneur Stevenson, toutes les têtes pensantes sont avec vous ! » Et Adlai Stevenson répondit « Ce n’est pas assez, j’ai besoin d’une majorité. »
Scott Simon, « Music Cues: Adlai Stevenson »1

Dans une dictature, la politique du gouvernement est souvent affligeante, mais rarement déconcertante. Le Mur de Berlin a suscité un tollé à travers le monde, mais peu se sont demandé « Mais à quoi pensent donc les leaders de l’Allemagne de l’Est ? » C’était évident : ils voulaient continuer de régner sur leurs sujets, qui fuyaient en masse hors de tout contrôle. Le Mur de Berlin avait quelques défauts aux yeux de la clique dirigeante. Il affectait le tourisme, rendant plus difficiles les rentrées de devises étrangères nécessaires pour importer des produits de luxe occidentaux. Mais, tout bien considéré, le mur protégea les intérêts de l’élite des membres du parti.

Nul doute que la démocratie soit vue comme la panacée des systèmes politiques. L’histoire des dictatures créé une nette impression que de mauvaises politiques existent parce que les intérêts des dominants et des dominés divergent.2 Une solution simple serait de rendre dominants et dominés identiques en donnant le « pouvoir au peuple. » Si le peuple décide de déléguer les décisions à des politiciens à temps plein, pourquoi pas ? Le client – ou celui qui élit le client – est roi.

Cette version optimiste est malheureusement souvent en contradiction avec les faits. Les démocraties adoptent et maintiennent souvent des politiques néfastes pour la plupart des citoyens. Le protectionnisme en est l’exemple classique. Les économistes de tous bords politiques en ont pointé les bêtises depuis des siècles, mais pratiquement toutes les démocraties limitent les importations. Même lorsque des pays négocient des accords de libre-échange, le sous-entendu n’est pas « échanger est mutuellement bénéfique » mais « nous vous ferons la faveur d’acheter vos produits si vous nous faites la faveur d’acheter les nôtres. » Il faut le reconnaître, c’est moins affligeant que le Mur de Berlin, mais c’est plus dérangeant. En théorie, la démocratie est un rempart contre les politiques nuisibles pour la société, mais en réalité elle leur offre un refuge.3

Comment est-ce que ce paradoxe peut-être résolu ? Une réponse serait de dire que les « représentants » du peuple ont retourné la situation à leur propre avantage. Les élections pourraient être un frein plus faible aux mauvais comportements qu’elles ne le laissent croire, rendant plus important de faire plaisir aux groupes d’intérêts qu’au grand public. Une autre réponse, en complément de la première, serait que les électeurs soient profondément ignorants en politique. Ils ne connaissent pas leurs représentant, pas plus qu’ils ne savent ce qu’ils font. Cela incite les politiciens à satisfaire leurs objectifs personnels et à se vendre aux donateurs.4

Une solution diamétralement opposée au paradoxe de la démocratie serait de nier qu’elle produise régulièrement des lois absurdes. Vous pourriez insister sur le fait que le public a raison et que « les experts » se trompent, défendre le mérite du protectionnisme, du contrôle des prix, etc. C’est direct, mais risqué : ce serait mettre votre client devant le juge pour faire face à un contre-interrogatoire. Une position moins directe mais plus sûre – similaire à empêcher votre client de témoigner – est de chercher la petite bête dans les mécanismes démocratiques accusés de faillir. Vous n’avez pas à prouver l’innocence de votre client si la partie plaignante n’a pas d’accusation cohérente. De la même manière, vous n’avez pas à montrer qu’une politique est bonne s’il n’y a pas de justification crédible à combien elle serait mauvaise.

Les démocrates les plus enthousiastes prennent souvent cette approche plus sûre.5 Plus particulièrement ces dernières années, leur stratégie a été couronnée de succès malgré les histoires qui nous sont renvoyées à propos de politiciens installés et d’électeurs ignorants. Pour des raisons que nous explorerons plus tard, ces histoires ne tiennent pas quand on les analyse sérieusement. Sans une explication solide de pourquoi une démocratie ne tient pas ses promesses, l’idée qu’elle n’est pas à la hauteur reste en sursis.

Ce livre développe une théorie alternative pour expliquer comment la démocratie échoue. L’idée centrale est que les électeurs sont pires qu’ignorants ; ils sont, en un mot, irrationnels – et votent en conséquence. Les économistes et la psychologie cognitive présument en général que chacun « traite l’information » au mieux de ses capacités.6 Pourtant, le bon sens nous indique que l’émotion et l’idéologie – pas uniquement les faits ou leur « traitement » – influencent profondément le jugement humain. Le raisonnement protectionniste est difficile à déraciner parce qu’il sonne bien. Quand les gens votent sous l’influence de fausses croyances qui sonnent bien, la démocratie produit de façon récurrente de mauvaises politiques. Comme le dit un ancien slogan du jargon informatique, GIGO – Foutaises en entrée, foutaises en sortie.

L’irrationalité généralisée n’est pas une attaque à l’encontre de la démocratie en particulier, mais de toute organisation humaine. Le postulat de base de ce livre est que l’irrationalité, comme l’ignorance, est sélective. D’habitude, nous ignorons des informations sur des sujets qui ne nous intéressent pas. Dans la même veine, j’affirme que nous coupons nos facultés rationnelles sur des sujets où nous ne sommes pas intéressés par la vérité.7 Les économistes ont longtemps affirmé que l’ignorance des électeurs est une réponse prévisible au fait qu’un vote ne compte pas. Pourquoi étudier le sujet si vous ne pouvez pas changer le résultat ? Je généralise cette approche : Pourquoi contrôler vos impulsions émotionnelles et idéologiques si vous ne pouvez pas changer le résultat ?

Ce livre est découpé en trois thèmes. Le premier : Les doutes à propos de la rationalité des électeurs sont empiriquement justifiés. Le second : L’irrationalité des électeurs est précisément ce que la théorie économique implique une fois que l’on intériorise des hypothèses plausibles sur la motivation humaine. Le troisième : L’irrationalité des électeurs est la clé pour peindre un portrait réaliste de la démocratie.

Du point de vue naïf de l’intérêt du public, la démocratie fonctionne parce qu’elle fait ce que les électeurs veulent. Du point de vue de la plupart des sceptiques vis-à-vis de la démocratie, elle échoue parce qu’elle ne fait pas ce que les électeurs veulent. De mon point de vue, les démocraties échouent parce qu’elle font ce que les électeurs veulent. Dans le jargon économique, la démocratie a une externalité intégrée. Un électeur irrationnel ne nuit pas qu’à lui-même. Il nuit aussi tous ceux qui, à cause de son irrationalité, ont plus de chances de subir des politiques induites en erreur. Puisque la plupart des coûts de l’irrationalité des électeurs est externe – payée par d’autres personnes – pourquoi ne pas se faire plaisir ? Si suffisamment d’électeurs pensent de cette manière, des politiques socialement néfastes gagnent à la demande générale.

Lorsque l’on catalogue les erreurs des démocraties, on doit remettre les choses en perspectives. Des centaines de millions de personnes apprécient sous des régimes démocratiques des niveaux de vie qui sont historiquement extrêmement élevés. Les défauts des pires démocraties n’ont rien à voir avec ceux des régimes totalitaires. Au moins, les démocraties ne tuent pas des centaines de millions de leurs propres citoyens.8 Néanmoins, maintenant que la démocratie est devenue la forme standard de gouvernement, il n’y a plus de raisons de s’attarder sur les truismes comme quoi ce serait « meilleur que le communisme » ou « on vit mieux que durant le Moyen-Âge. » De telles comparaisons abaissent le niveau de la discussion. Il vaut la peine de comprendre pourquoi et comment les démocraties ne sont pas à la hauteur.9

Dans l’esprit de beaucoup, l’un des aphorismes des plus connus de Winston Churchill coupe court à la conversation : « La démocratie est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l’histoire. »10 Mais en disant cela, on oublie le fait que les gouvernements varient en portée aussi bien qu’en forme. Dans les démocraties, l’alternative au règne de la majorité n’est pas la dictature mais l’économie de marché.

Les démocrates enthousiastes l’admettent systématiquement.11 Lorsqu’ils se lamentent sur « l’affaiblissement de la démocratie, » leur argument principal est que les marchés souffrent d’un manque de supervision, voire même parce qu’ils reprennent les fonctions traditionnelles des gouvernements. Ils finissent souvent par un « tirer la sonnette d’alarme » pour que les électeurs sortent de leur indifférence et fassent entendre leur voix. La pensée hérétique qui ne fait que rarement surface est qu’affaiblir la démocratie pour plus d’économie de marché serait une bonne chose. Peu importe si vous croyez ou non que les marchés fonctionnent bien dans l’absolu, si la démocratie n’a plus l’air aussi bonne, les marchés ont meilleure allure en comparaison.

Les économistes ont la réputation non méritée d’avoir une « foi religieuse » dans l’économie de marché. Personne plus que les économistes n’a plus disséqué les innombrables façon dont les marchés échouent. Après toutes leurs investigations, les économistes concluent généralement que monsieur tout le monde – et les intellectuels sans connaissance économique – sous-estiment combien les marchés fonctionnent.12 Je maintiens que quelque chose de légèrement différent s’applique pour les démocraties : c’est largement surestimé, non seulement par le public mais aussi par les économistes. Ainsi, tandis que le grand public sous-estime combien les marchés fonctionnent, même les économistes sous-estiment les vertus de l’économie de marché par rapport aux alternatives démocratiques.


1 Simon, 2000

2 Sur l’économie et les politiques des dictatures, voir Wintrobe (1998)

3 Pour quelques discussions sur les politiques néfastes mias démocratiquement adoptées, voir Friedman (2002), Krugman (1998), Olson (1996) et Blinder (1987). Irwin (1996) fournit un historique complet des vues des économistes sur le protectionnisme.

4 Grossman et Helpman (2001, 1996, 1994), Rowley, Tollison and Tullock (1988), Becker (1983), et Brennan et Buchanan (1980) questionnent tous la capacité de la majorité à contrôler ses représentants, Somin (2004), Magee, Brock et Young (1989), Weingast, Shepsle et Johnson (1981), et Downs (1957) explorent le lien entre l’ignorance des électeurs et la capacité des politiciens à agir contre l’intérêt du public.

5 Voir en particulier Wittman (1995, 1989) et Stigler (1986).

6 Pour les économistes et les psychologues cognitifs sur le traitement de l’information, voir Sheffrin (1996), Kahneman, Slovic et Tversky (1982), et Nisbett et Ross (1980). La différence principale entre les deux disciplines est que les psychologues cognitifs ont bien plus de chance que les économistes de conclure que le traitement de l’information par les gens n’est au mieux pas très bon.

7 Pour d’intéressantes preuves expérimentales à ce sujet, voir Tetlock (2003).

8 Voir par ex. Applebaum (2003), Courtois et al. (1999), Becker (1996), Payne (1995), Dre`ze et Sen (1990), et Conquest (1986).

9 Pour un large panel de critiques de la démocratie, voir Dahl (1989).

10 Eigen et Siegel (1993: 109).

11 Voir par ex. MacEwan (1999), Soros (1998), Kuttner (1997, 1991, 1984), et Greider (1997, 1992).

12 Voir par ex Caplan (2002a), Alston, Kearl et Vaughn (1992), Blinder (1987), et Schultze (1977).