Pourquoi n’y a-t-il pas plus de libertariens noirs ?

Traduction de Why Aren’t There More Black Libertarians? par Jonathan Blanks.

 

Tout au long de l’histoire des États-Unis, le gouvernement, à tous les niveaux, a été un oppresseur à l’encontre des personnes de couleur, en particulier pour les personnes noires. La république a été fondée avec la reconnaissance implicite de l’esclavage inscrit dans la Constitution. Après la Reconstruction, l’état et les gouvernements locaux ont édicté des lois brutales et ont dépouillé les hommes libérés de tout droit, ouvrant une ère de terrorisme blanc qui fut aidé, encouragée et parfois perpétuée par les forces de l’ordre elles-mêmes. Un siècle après l’Émancipation, la police a lâché les chiens et les pompiers ont utilisé leurs lances à incendies à l’encontre d’hommes, de femmes et d’enfants sans distinction lors d’une manifestation pacifique pour défendre l’égalité de traitement, la dignité et les libertés individuelles. Aujourd’hui, les officiers de police harcèlent, profilent et agressent les noirs dans les cités partout dans le pays, contribuant à la présence disproportionné de noirs et d’autres minorités dans les prisons de ce pays, qui est le premier mondial en matière d’incarcérations. Étant donnés ces antécédents historiques avec le gouvernement, pourquoi n’y a-t-il pas plus de libertariens noirs ?

Tout d’abord, le libertarianisme est une idéologie ou une philosophie qui est située entièrement en-dehors de la vision très « les bleus contre les rouges » qui domine la politique américaine. Alors que beaucoup d’américains se considèrent comme « économiquement de droite et socialement de gauche« , peu font réellement l’effort de plonger dans le pourquoi du comment de leurs convictions, sans parler des fondements philosophiques séculaires qui pourraient expliquer leurs vues dans une certaine mesure. Etant donnés les nombreux problèmes concrets auxquels les gens font face au quotidien, la myriade de médias à la disposition de l’américain moyen pour s’instruire ou s’amuser, combien les écrits des philosophes peuvent être abscons, et l’image distante qu’a la science économie, peut-être est-ce que la question la plus appropriée devrait être « Pourquoi certains s’identifient comme libertariens ? » tout court.

Plus sérieusement, étant donné les fondations assez ésotériques du libertarianisme et la dominance de la dichotomie politique démocrates/républicains, qu’un système de pensée, qui est de base marginal, ait du mal à percer parmi les minorités qui luttent toujours pour avoir une représentation politique et électorale n’est pas surprenant. Que les noirs américains, qui souffrent de manière disproportionnée de désavantages économiques, se sentent plus concernés par ce qu’il y a dans leur assiette ou par le toit au-dessus de leur tête que par les observations praxéologiques de Ludwig von Mises dans Action Humaine ne devrait surprendre absolument personne.

Mais ce n’est pas tout.

Une approche libertarienne récurrente est de vouloir revenir vers des temps meilleurs, à l’époque des Pères Fondateurs quand la Constitution était respectée — à une époque de marchés plus libres et de quelque chose de plus proche d’une pureté constitutionnelle. Pourtant, pour ceux d’entre nous qui doivent chercher dans les actes de ventes et de propriété pour trouver leurs ancêtres, ce regard en arrière porte beaucoup moins d’admiration.

Aujourd’hui, nous sommes plus proches d’une société libre que nous ne l’avons jamais été, malgré toute les interférences du gouvernement et toutes les dépenses inutiles, parce que plus de marchés sont ouverts à plus de personnes, non seulement ici mais tout autour du monde. Pourtant, pour certains d’entre eux, les libertariens et leurs sympathisants parlent de « reprendre le pays » et de revenir à des soit-disant jours de gloire d’antan auxquels peu de noirs se reconnaissent. Non pas qu’il n’y ait rien à critiquer — le gouvernement léviathan mérite tout le mépris qu’on lui apporte. Mais la richesse sans précédents de notre pays, la démocratisation de l’information grâce à Internet et le potentiel d’apprentissage grâce aux avancées technologiques accessibles à de plus en plus de personnes de tous niveaux de revenus, est un testament des accomplissements humains malgré le gouvernement. C’est en partie, je pense, dû à une différence entre ce que l’on attend de nos lois et de notre société et le souvenir que l’on en a.

La version du « capitalisme » du début au milieu du 20ième siècle était indissociable des politiques racistes du sud et fût érigée par les États-Unis durant la guerre froide comme l’apothéose de la liberté et l’antithèse du communisme. Etant donnée l’expérience des noirs en Amérique (être sujets à l’oppression, la ségrégation et le terrorisme à la maison, même après avoir été de retour de chaque guerre dans laquelle ils ont servi) une hésitation collective à soutenir le capitalisme tel qu’il a existé est compréhensible, sinon tout à fait rationnelle.

De plus, cette version du capitalisme était associée la politique étrangère agressive des États-Unis qui utilisait des états plus petits et plus faibles dans la lutte globale contre le communisme, en sabotant et tuant les socialistes réformateurs, et en renversant leurs gouvernements, en particulier en Afrique. Le panafricanisme coïncide avec le Mouvement des Droits Civils Afro-Américain dès l’aube du siècle dernier. Alors que l’intervention des États-Unis pour combattre le panafricanisme, y compris le soutien de l’apartheid en Afrique du Sud, faisait peut-être partie d’un projet plus global de lutte contre l’influence soviétique, elle était vécue par certains comme une extension du racisme américain bloquant la liberté du peuple africain. Que ce soit vrai ou non, l’idée que la liberté et le capitalisme américain soient incompatibles avec la liberté anti-coloniale voulue par les africains ou l’égalité politique entre américains et africains était courante. Le communisme, alors qu’il n’était pas une référence économique, faisait bonne figure en matière d’égalité politique, et faisait donc écho auprès de nombre de ceux qui étaient exclus du marché américain soit-disant « libre » – pas seulement les noirs, mais aussi les femmes, les homosexuels, et d’autres minorités marginalisées. Cette Amérique capitaliste et son gouvernement n’étaient pas en faveur de la libertés de ceux différents d’eux, ici comme ailleurs.

Malcolm X, par exemple, était très critique de l’ingérence internationale du gouvernement des USA, en particulier en Afrique, de même que de l’hypocrisie des gouvernements confrontés à la situation désespérée des américains noirs. Alors qu’ils étaient repris par la gauche radicale, les speechs et les écrits de Malcolm n’étaient pas dans l’esprit de Karl Marx ni même de Howard Zinn – il défendait la responsabilité personnelle, l’entrepreneuriat, la défiance vis-à-vis du gouvernement et le droit inconditionnel à l’auto-défense. Il ne s’agit pas de dire que Malcom était libertarien, mais les idées qui imprègnent le Rêve Américain ont aussi été importantes tout au long de l’histoire politique et sociale des noirs américains, sous une forme ou une autre. Les États-Unis sont, heureusement, bien différents de ce qu’ils étaient dans les années 60, mais le désir d’être libre et prospère est tout aussi vivant parmi les noirs américains, comme il l’a été durant des siècles. Peut-être est-ce que le problème est le message, alors.

Barry Goldwater, généralement vu comme étant le candidat présidentiel libertarien le plus important du siècle dernier, est connu pour avoir voté contre le Civil Rights Act, la législation fédérale ayant été la plus libératrice depuis la fin de la Reconstruction. Il avait ses raisons – il ne croyait pas que le gouvernement fédéral ait le pouvoir de forcer des individus et des entreprises privées à s’entendre avec ceux qu’ils ne voulaient pas. Le fédéralisme et la liberté d’association garantie par le Premier Amendement ont poussé Goldwater à voter contre. Sur le papier, c’est défendable – peut-être même louable – sur le principe, si l’on ignore le contexte.

Mais ces principes ont été utilisés comme une arme contre les noirs américains, et les considérations ésotériques semblent moins importantes que l’incapacité de manger ou d’avoir un hôtel que vous voulez et pouvez payer quand vous traversez votre propre pays. Ce genre d’adhésion à un principe qui va à l’encontre de libertés concrètes pour des millions d’afro-américains ont envoyé un message clair de la part de ceux mettant la priorité sur la liberté. Que ce soit mérité ou non, considérer ce genre de personne comme héro de la liberté envoie un message au mieux confus.

En conséquence, les libertariens ont été associés à la Cause Perdue, le révisionisme de la Guerre Civile et les politiques de discriminations. La lettre tristement célèbre de Ron Paul des années 80 transpirait la rhétorique raciste et homophobe afin de gagner le soutien – notamment financier – pour conquérir le congrès texan. À côté de cela, Paul a donné plusieurs discours affirmant que le Sud avait eu raison durant la Guerre Civile, affirmant de façon grotesque que l’esclavage n’était pas la raison de la guerre la plus sanglante de l’histoire des États-Unis, et répétant le bobard de « States’ Rights » – un argument souvent repris pour soutenir la ségrégation avec la bénédiction des états. L’ascension de Ron Paul comme grande figure du mouvement libertarien moderne ces dernières années pose de réelles questions quant aux motivations de ses adhérents et leur soutien à l’égalité civile des minorités.

Trop souvent, les libertariens discutent des droits et de ce que les gens feraient si le gouvernement les laissaient tranquilles, mais avant que le gouvernement ne soit pas actif dans la réduction des inégalités raciales, l’histoire montre que les acteurs publics et privés travaillaient de concert pour nier l’égalité d’opportunité et les marchés réellement libres – souvent au nom de la « liberté ». Ce n’est pas la faute des libertariens, mais s’ils veulent faire entendre leur voix quant à ce à quoi le futur peut ressembler, nous devons tourner notre dos au passé et expliquer comment et pourquoi est-ce que cette histoire sordide ne se répètera pas. De plus, les libertariens américains doivent non seulement confronter le passé raciste de la nation, mais aussi l’héritage de ce racisme et comment il affecte les gens aujourd’hui. Une partie de la distance entre les noirs et les libertariens est probablement liée à la perception d’un racisme toujours présent et son impact sur la vie quotidienne des noirs américains. Si les libertariens continue de minimiser ou d’ignorer le rôle du racisme dans la justice criminelle, dans l’ascenseur social et dans la perception des noirs américains, ces derniers ne seront pas prêts à accepter des idées de personnes qui ne voient pas leur monde tel qu’il est.

L’histoire des noirs aux États-Unis est peut-être l’histoire américaine la plus emblématique de la liberté. Pourtant, les libertariens ont répugné à combler le gouffre gigantesque entre la promesse américaine et sa réalisation à ce jour. Des associations et des alliances politiques regrettables, et une rhétorique fourbe ont rendu les libertariens inaudibles sur leur message d’égalité d’opportunité et du pouvoir des marchés dans une société libre. Il faut que cela change, et dans mon prochain essai, j’expliquerai comment est-ce que les libertariens peuvent être plus conscients des inégalités raciales sans compromettre nos principes de liberté individuelle.