Faut-il censurer les propos haineux ?

L’attaque de Charlie Hebdo a remis sur la table les questions de liberté d’expression, et notamment quelle limite y a-t-il à la liberté d’expression. Il est communément admis que même si c’est une liberté fondamentale, elle a des limites et certains types de discours devraient être interdits. Permettez-moi d’être en désaccord : les propos haineux sont indésirables, mais ils relèvent toujours de la liberté d’expression. Il y a ici, comme bien souvent, une vision très romancée de ce que sont les lois qui limitent la liberté d’expression qui ignore les conséquences réelles qu’ont ces lois.

Le problème des propos haineux, c’est qu’il est pratiquement impossible d’en donner une définition qui n’englobe pas aussi la satire. Le concept même de satire est justement de glisser une réflexion humoristique derrière un dessin qui réutilise volontairement les mêmes codes que les racistes/sexistes/autres que l’on veut critiquer. La « Fondation Ching-Chong-Ding-Dong » de Colbert correspondait tout à fait à ce que l’on aurait pu appeler un discours raciste envers la communauté asiatique, mais c’était du second degré. Et le problème du second degré, c’est que n’importe qui peut l’invoquer si on l’accuse de racisme.

Ce n’est malheureusement pas un point de détail. Une loi qui a pour but de limiter une liberté aussi fondamentale ne peut reposer sur un principe aussi vague que « je sais reconnaitre du racisme quand j’en vois ». On le voit avec Dieudonné, qui utilise habilement l’excuse de l’humour pour passer entre les mailles du filet de la justice. On se retrouve au final dans la situation ubuesque où l’on va juger un propos en fonction de la personne. Les mêmes mots dans un dessin de Charlie Hebdo ne seront pas aussi « haineux » que si c’est Soral qui sort une blague, car l’un a un lourd passif de propos haineux, l’autre non.

Je n’utiliserai que des exemples de publications ici, et ce pour une raison très simple : il est pratiquement impossible d’amener devant la justice tous ceux qui tiennent des propos racistes au quotidien. La loi ne peut pas s’appliquer pour les « sales arabes » et ne pourra pas protéger les gens de se faire cracher dessus à cause de leur ethnie ou de leurs vêtements. Tout comme ceux qui voulaient voir une loi pour interdire le harcèlement de rue, on est ici dans l’utopie la plus complète.

Au final, il n’y a que les publications officielles (livres, comédies, discours, etc.) qui rentrent dans le périmètre d’action de cette loi. Et même là encore, difficile de trouver des résultats probants, mais plutôt que de longues explications, je vais me contenter d’un graphique :

Recherches Google pour "Dieudonné"

Recherches Google pour « Dieudonné »

 

Cette courbe montre les recherches Google pour « Dieudonné ». Le gros pic en plein milieu représente la tentative du gouvernement de censurer ses spectacles, et le pic tout à droite est une nouvelle tentative de censure à son encontre (au moment où j’écris ces lignes).

« Effet Flamby », « Effet Streisand », tous au final ont la même conclusion : censurer un contenu est le meilleur coup de publicité qu’on puisse lui faire. Dieudonné peut remercier Manuel Valls, qui aura fourni la meilleure campagne marketing de sa carrière, le tout sans débourser un centime. De même que la tentative de censure de Wikileaks n’a eu qu’un seul résultat : faire apparaitre des centaines de sites miroirs en un temps record, pour que tout le monde puisse y accéder.

Les personnalités comme Zemmour ou Houellebecq le savent très bien et s’amusent à jouer avec les limites pour créer la polémique et vendre leurs torchons. Pour ma part, s’il n’y avait pas toutes ces vagues d’indignation à chaque fois qu’un nouvel ouvrage parait, je n’en aurais jamais entendu parler. Si le but recherché est d’empêcher la population d’entendre parler de ces livres, c’est raté. Je connais beaucoup de personnes autour de moi qui ont envie de les lire, non pas parce qu’ils adhèrent aux idées, mais parce qu’ils voudraient voir d’où viennent ces polémiques.

La réalité est que je pourrais débattre du sujet durant des heures, apporter preuve sur preuve de leur inefficacité (voire même de leur contre-productivité), il y aura toujours des personnes pour les défendre. Sur ces sujets passionnels, la question des conséquences inattendues n’est même pas soulevée, principalement parce que le rôle principal de la loi est sa propre présence. Le but ici est clair : envoyer un message, et se « sentir bien » parce que les discours haineux sont interdits, et que ça, « c’est bien ». Tout comme la droite se plait à faire passer des réformes judiciaires qui empirent la situation de la criminalité au lieu de l’améliorer : pour ne pas paraitre faible, pour envoyer un message. On juge, pour changer, une loi sur ses bonnes intentions, on surestime complètement ses effets positifs et on ignore totalement ses conséquences inattendues.

Pour ces raisons, je ne pense pas qu’interdire les propos haineux soit une bonne chose. Limiter une liberté fondamentale est un exercice très périlleux, qui doit satisfaire de nombreux critères très stricts, dont j’ai peur qu’aucun ne soit rempli ici. On peut (et l’on doit) condamner ces discours, tout comme on peut avoir un regard critique sur des lois qui n’ont, de toute évidence, pas procuré aux musulmans de France un meilleur sentiment de sécurité.