Le plafond de verre de l’enseignement supérieur

Une façon de voir l’université est de croire en l’idée qu’elle prend des enfants pauvres et les transforme en classe moyenne, grâce à l’argent public. Mais s’il y a une chose que le libertarianisme vous apprend, c’est de regarder au-delà des contes. En effet, plus je lis à propos de l’université, plus je me demande ce n’est pas l’exact opposé qui se produit.

En premier lieu, cassons le mythe : Quand le gouvernement finance – ou subventionne – l’université, cela ne vient pas de la poche des riches. L’impôt sur le revenu ne représente pas tant d’argent que cela par rapport au budget de l’état tout entier. En France en tous cas, l’impôt sur le revenu ne suffirait pas pour payer l’école et l’université. Comme tout service public, l’enseignement public est en grande partie payé par la TVA. Mais le fait est que la TVA n’est pas un impôt « juste ». Il est « juste » tout au plus dans le sens où il frappe tout le monde aveuglément, mais il n’est pas adapté si votre objectif est de redistribuer. Tout le monde paie pour l’éducation « gratuite », que vous soyez riche ou non, que vous ayez des enfants ou non – en particulier si vous n’avez pas d’enfants d’ailleurs, puisque vous ne bénéficiez pas des niches fiscales dont les familles jouissent.

Alors nous avons un petit problème : si un programme taxe tout le monde mais ne bénéficie qu’aux pauvres, on appelle cela une redistribution des riches vers les pauvres, n’est pas ? Mais qui profite le plus de l’enseignement supérieur gratuit ? Qui va jusqu’au bout du lycée et de l’université ? 10% sont enfants d’ouvriers – soit deux fois moins que la représentation des ouvriers dans la population – et approximativement la moitié viennent des classes moyennes/supérieures. Il est bien dommage que les statistiques ethniques soient illégales en France, parce que je suis prêt à parier que l’enseignement supérieur soit plus blanc que le reste de la population. Plus vous êtes riches, plus vous irez loin à l’école, rien de neuf. Mais si l’enseignement est payé par tout le monde – travailleurs, chômeurs comme docteurs – et que ceux qui en profitent sont avant tout des enfants de familles aisées, n’est-ce pas un programme de redistribution des pauvres vers les riches ?

N’est-ce pas légèrement injuste de demander à ceux qui ont des difficultés financières au quotidien de payer pour que les gosses des classes moyennes & aisées peuvent se la couler douce aux frais de la princesse ? Pire encore, allez-vous demander à des travailleurs de payer pour l’université « gratuite » si aucun de leurs enfants s’y va ? N’ont-ils pas mieux à faire avec leur argent ?

On pourrait me rétorquer que sans système d’école publique, il y aurait encore moins d’étudiants enfants de travailleurs. C’est vrai dans le contexte du système actuel, mais c’est occulter un second aspect fondamental : Les diplômes sont extrêmement demandés à cause de la confusion entre la valeur qu’a un diplôme et la quantité de connaissance qu’il inculque.

Après tout, la plupart de ce que l’on apprend à l’université est inutile. Il ne s’agit pas de dévorer des livres, mais de pouvoir se démarquer sur le marché de l’emploi. On ne va pas à l’université pour apprendre, mais pour avoir le bout de papier qui prouve qu’on était parmi les gosses les plus disciplinés et intelligents. Si c’est la connaissance que vous recherchez, bonne nouvelle ! La plupart des universités sont accessibles gratuitement. Vous pouvez virtuellement frapper à n’importe quelle porte, assister aux cours des professeurs les plus prestigieux sans avoir à débourser un centime. La contrepartie ? Vous n’aurez aucun diplôme à la fin. Les recruteurs ne vous demandent pas de vous assoir devant un test avancé durant 4 heures, mais ils se contentent de regarder votre CV, et les diplômes que vous avez (ou pas) indiqueront si vous êtes bon (ou pas).

Si les étudiants étaient là pour la connaissance, ils feraient comme moi : ils achèteraient des livres. Pour une centaine d’euros de bouquins, vous aurez probablement l’équivalent d’un an de cours en faculté, sans avoir à vivre dans un studio ridiculement petit, sans avoir à gérer les problèmes d’argent, sans couter 8000€ par an à l’État, et sans avoir à suivre le moindre emploi du temps. C’est encore mieux : je peux lire ce que je veux, quand je veux, à mon rythme, et travailler à côté. Mais, encore une fois, ce n’est pas la connaissance que vous recherchez quand vous allez en cours, c’est le bout de papier qu’on vous donne à la fin. Mon frère a un jour eu une formulation parfaite à ce sujet : « J’ai vomis trois ans de cours sur ma copie de bac et j’ai tout oublié dans l’heure qui a suivi. » Notez qu’il est devenu libertarien à cause de (ou grâce à ?) l’école publique et son (in)efficacité.

C’est enfoncer une porte ouverte que de prétendre que, dans la plupart des cas, l’école au sens large ne fournit pas vraiment de connaissances pratiques. Je ne connais personne qui irait dire « Mes diplômes m’ont préparé à la réalité du travail, m’ont apporté les connaissances et compétences nécessaires, et tout ce que j’ai pu apprendre m’a été utile. » Peut-être est-ce vrai pour quelques professions bien particulières (comme avocat ou médecin) mais pour la plupart d’entre nous ça ne correspond absolument pas à la réalité. En tous cas, certainement pas pour l’informatique. À chaque fois que j’ai eu à accompagner un nouveau stagiaire, je devais partir du principe qu’il ne connaissait rien. Ce qui est triste, c’est que pour la moitié d’entre eux c’était la réalité…

Un dernier exemple : si vous revenez il y a 50 ans dans le passé, il n’y avait pas besoin de diplômes élevés pour faire partie de la classe moyenne. Ma mère a (brièvement) été professeur remplaçante avec rien d’autre que le baccalauréat. Ce phénomène s’explique par la confusion que j’expliquais auparavant : les diplômes ne sont pas là pour inculquer de la connaissance, mais pour se démarquer. Maintenant que pratiquement tout le monde a le bac, il n’est plus suffisant pour se distinguer, il en faut donc plus. La valeur d’un diplôme réside dans sa rareté : avoir un doctorat est prestigieux parce que seuls une poignée d’individus en ont un, tout comme avoir le baccalauréat était prestigieux à certaine époque où seule une élite le possédait.

Tout pendant que l’on maintiendra cette confusion entre acquérir de la connaissance et se démarquer sur le marché de l’emploi, la situation ne pourra pas s’améliorer. Si vous voulez régler le problème, il faut raisonner dans le sens inverse : des diplômes plus courts pourraient produire le même résultat final. De la maternelle au master, vous allez  passer au moins 20 ans de votre vie assis sur un banc d’école. C’est une façon très inefficace de signaler au marché du travail que vous êtes plus intelligent que la moyenne, n’est-ce pas ? Et si on n’y consacrait que 18 ans ? Voire moins ? Et si on enseignait un peu moins l’histoire, la philosophie ou les mathématiques mais l’on gardait un test très sélectif à la fin ? Ça aurait le même résultat pour trouver un travail – les recruteurs se fichent bien des cours de philosophie que vous avez eu en terminale, croyez-moi.

Gardez bien à l’esprit qu’il ne s’agit pas du volume de connaissance ingurgité, mais de signaler que vous êtes au-dessus du lot. Une réforme profonde de l’enseignement supérieur (plus court, mais sélectif) serait avant tout bénéfique pour les étudiants eux-mêmes, en les sortant de leur situation économique compliquée et en les plaçant plus tôt dans le marché de l’emploi avec des salaires décents (et non des stages abrutissants). Une telle réforme pourrait aussi aider à réduire la dépense publique. En ces périodes d’austérité budgétaire, au lieu de taper dans les budgets de la sécurité sociale, pourquoi ne pas couper dans ceux de l’enseignement ? Pourquoi ne pas rendre l’enseignement plus efficace sans mettre personne à la rue ? Pourquoi continuer de subventionner quelque chose qui (en plus) profite majoritairement aux plus aisés ?

En abaissant la difficulté des diplômes, les gouvernements successifs ont poussé les étudiants à passer beaucoup plus de temps (et d’argent) sur les bancs de la faculté, avec comme effet de bord de rendre les diplômes recherchés hors de portée des étudiants de familles moins aisées, non pas parce que les gosses d’ouvriers sont idiots, mais parce qu’ils ne peuvent pas remplir les conditions matérielles nécessaires, c’est à dire louer un appartement durant plusieurs années et se procurer du matériel et des livres hors de prix.

Mais la situation actuelle satisfait beaucoup trop de monde pour changer quoi que ce soit au status quo. Les professeurs croient dur comme fer que le théorème de Pythagore sera absolument nécessaire chaque jour de votre vie. Les riches parents aiment à penser que leurs enfants appartiennent à une caste différente en envoyant leurs gosses là où les pauvres ne peuvent pas aller. Si vous remettez en question le status quo, les professeurs devront sortir de leur tour d’ivoire et réaliser que ce qu’ils enseignent n’a pas autant d’utilité hors des cercles académiques qu’ils aimeraient croire. Si vous remettez en question le status quo, de nombreux propriétaires immobiliers seront en difficulté. Si vous remettez en question le status quo, il faudra virer de nombreux fonctionnaires.