Est-ce que les défaillances de marchés sont une condition nécessaire à l’intervention du gouvernement ?

Traduction de Is Market Failure a Sufficient Condition for Government Intervention? par Art Carden et Steve Horwitz

 

1. Introduction

Nous sommes des défenseurs inconditionnels de la logique économique, non seulement parce qu’elle nous aide à comprendre (comme l’économiste Joseph Schumpeter l’expliquait) pourquoi est-ce que le capitalisme permet à aux ouvrières d’acheter un plus grand nombre de bas de meilleure qualité en échange d’un effort de moins en moins grand, mais parce qu’avec une bonne analyse économique certaines des plus grandes atrocités de l’histoire humaine aurait pu être évitées. Par exemple, le mouvement eugéniste du début du vingtième siècle était outrageusement antiéconomique, même si certains que l’on appelaient « économistes » l’avaient encouragé. Comme l’a montré Bryan Caplan, le holocauste a puisé dans les idées malthusiennes, prétendant que la croissance de la population dépasserait la croissance de la production agricole. Les désastres de la planification centrale en URSS, en Chine et ailleurs parlent d’eux-mêmes. C’est sans exagérer que l’on peut affirmer qu’un raisonnement plus économique aurait pu sauver des dizaines, sinon des centaines, de millions de vies.

Mais la connaissance économique appliquée de façon partielle peut être dangereuse. Dans un cours d’introduction à l’économie, les étudiants découvrent de nombreux types de « faillites de marchés », qui se produisent lorsque certains attributs d’un marché lui empêchent de produire un résultat optimal. Dans le contexte de l’analyse économique néo-classique du 21ème siècle, elles représentent des faillites du marché observé lorsque celui-ci n’atteint pas l’équilibre du modèle de concurrence pure et parfaite. Avec cette approche, les faillites de marchés se produisent lorsqu’il y a des externalités (des couts ou des bénéfices pour des personnes extérieures à l’échange qui se joue), des biens publics (des biens dont la consommation est non-rivale et dont il est extrêmement couteux d’empêcher quiconque d’autre d’en profiter sans payer), l’asymétrie d’information, les forces de marchés comme les monopoles (lorsqu’il n’y a qu’un seul vendeur pour un produit ou un service), monopsones (lorsqu’il n’y a qu’un seul acheteur pour un produit ou un service) ou les monopoles naturels (quand les couts de structure de l’industrie font qu’il est plus efficient pour une seule entreprise de fournir l’intégralité de la production).

Les externalités, les biens publics, les asymétries d’informations et les forces de marchés sont de bonnes justifications (mais insuffisantes) pour que le gouvernement intervienne. Elles ne sont certainement pas des talismans qui pourraient remplir le rôle de carte blanche afin que les interventionnistes puissent jouer avec les membres de la société comme s’ils étaient les pièces d’un jeu d’échec. Trop souvent, les critiques de l’économie de marché s’imaginent qu’il suffit d’invoquer ces termes pour détruire l’argument en faveur de l’économie de marché. Malheureusement, les non-économistes ne comprennent pas ces termes. Bien entendu, comprendre clairement ces termes n’est que la première étape pour comprendre clairement ces phénomènes sociaux. Nous allons les considérer chacun à leur tour.

 

2. Externalités

Les critique de l’économie de marché invoquent parfois les externalités, qui se réfèrent aux couts ou aux bénéfices qu’engendrent des activités envers des personnes externes aux actions dont il est question. Un exemple classique de cout externe (ou d' »externalité négative ») est la pollution. Supposons qu’une entreprise produise de l’acier et rejette des composants chimiques dans l’atmosphère, ce qui salit le linge étendu dehors ou rend les gens malades, même s’ils n’ont jamais acheté d’acier. Si la personne qui achète l’acier doit supporter ces couts, alors ils font partie de ce qui a été acheté – en d’autres termes, le cout est « internalisé » dans l’échange. Un autre exemple classique est le train qui coupe à travers des champs et provoque des étincelles qui, à l’occasion, peuvent mettre le feu à la propriété du fermier voisin. Un exemple classique de bénéfice externe (ou « externalité positive ») est l’éducation. Si nous payons une université pour nous instruire, en plus des bénéfices de cet échange s’ajoutent une meilleure productivité des individus autour de nous et un comportement plus vertueux en général. Tout comme la victime de la pollution n’en tire aucun bénéfice, ici le reste de la société profite de l’instruction des uns sans que les autres n’aient à en supporter le cout.

Dans des termes qui sont généralement associés à Ronald Coase, il semblerait que les marchés échouent quand les couts ou bénéfices privés des actions divergent des couts ou des bénéfices sociaux. Dans le cas des externalités négatives, les économistes ont souvent suggéré des taxes sur les actions qui produisent ces externalités. Ces soit-disant « taxes pigouviennes » (de l’économiste A.C. Pigou) pourraient régler les faillites de marchés. Ceux qui critiquent l’économie de marché invoquent précisément ce genre d’arguments pour expliquer pourquoi est-ce que l’intervention du gouvernement est nécessaire.

Cependant, l’existence seule d’une externalité négative ne signifie pas ipso facto que le gouvernement puisse améliorer la situation par rapport aux marchés. Notez que les problèmes des externalités ne sont des « faillites » de marché que si l’on compare au modèle d’équilibre dans une concurrence pure et parfaite. En d’autres termes, la « faillite » ici n’est pas que les marchés « ne marchent pas » en pratique, mais qu’ils ne se conforment pas à un idéal théorique. Comme on pourrait s’y attendre, en suivant ce critère les marchés « échouent » tout le temps ! Il n’existe aucun marché pur et parfait, pas même les marchés de matières premières qui servent pourtant souvent d’exemples dans les cours d’introduction.

En réalité, les externalités négatives sont omniprésentes. Nous développons toutes sortes d’arrangements pour les gérer. Les règles d’étiquette, par exemple, remplissent cette fonction. Si l’on suit tous les règles d’étiquette, nous pouvons à la fois éviter d’imposer des couts externes sur les autres et nous avons un moyen peu cher de régler ce genre d’externalités négatives, ce qui au final améliore les interactions sociales.

Comprendre les « faillites de marchés » et l’omniprésence des externalités négatives peut nous permettre de faire les bonnes comparaisons. L’argument des externalités négatives pour intervenir dans l’économie sous-entend que le processus politique fera exactement ce que les économistes disent qu’il devrait faire. En l’occurrence, que les politiques appliqueront le modèle tel qu’il est « sur le papier ». Malheureusement, la révolution apportée par l’école des choix publics (qui a débuté dans les années 60) a remis en cause cette idée en montrant que les gouvernement aussi peuvent échouer. L’intérêt personnel des politiques, combiné avec les limites de leur propre connaissance, signifie qu’ils ne seront probablement pas en mesure de fournir le résultat idéal. Nous sommes donc rendus à pondérer lequel des deux systèmes fonctionnera le mieux : le marché et ses « échecs » ou le processus politique et ses « échecs ». Nous avons de nombreuses raisons de penser que les marchés surpasseront le gouvernement à cet égard, même dans des conditions imparfaites. Une approche consiste à dire que chaque « faillite de marché » est une occasion pour un entrepreneur de résoudre un problème donné et de savoir, à travers un système de profits et de pertes, s’il fournit ce qui est demandé. Les processus politiques n’ont pas les incitations requises et les processus de transmission d’informations pour fonctionner aussi bien.

En conséquence, ceux d’entre nous qui utilisent les « externalités négatives » comme justification pour l’action du gouvernement doivent tout d’abord montrer deux choses : premièrement, que la faillite de marché présumée ne peut pas être corrigée soit par l’entrepreneuriat ou par un changement des règles du jeu (ex. une définition plus précise des droits de propriété pour résoudre les externalités associées aux biens communs), et deuxièmement que la solution imposée par le gouvernement est à la fois en accord avec les incitations politiques et supérieure au résultat imparfait du marché. Malheureusement, ceux qui défendent plus d’intervention du gouvernement pour corriger les externalités ne se préoccupent que rarement de cette deuxième condition. Pire encore, les économistes ne se préoccupent que rarement de cette deuxième condition.

 

3. Biens publics

Ce qui caractérise un « bien public », comme les économistes le rappellent sans arrêt, n’est pas qu’un gouvernement le produise, qu’il améliore le bien-être du public, ou qu’il soit vecteur du bien de la société dans une interprétation assez mystique. En réalité, pour que quelque chose soit un bien public il faut qu’il soit non-rival (ce qui signifie qu’il peut être consommé par quelqu’un sans en priver les autres) et non-exclusif (ce qui signifie qu’il est extrêmement couteux d’exclure quelqu’un qui ne paie pas pour le bien ou le service). Une pomme est un bien rival : Si quelqu’un mange une pomme, un autre ne peut pas la manger aussi. Un cours sur l’économie est non-rival, jusqu’à un certain point : Si vous êtes assis dans une salle de classe à écouter votre professeur d’économie, vous ne limitez pas la quantité de cours d’économie dont les autres peuvent profiter.

L’exclusivité est plus difficile. Il est difficile d’empêcher quelqu’un d’être protégé contre une attaque nucléaire. Si l’on paie pour que nos maisons soient protégées contre une annihilation, il est quasiment certain que les maisons voisines seront protégées aussi. Le meilleur exemple d’un bien public est probablement la défense à l’encontre d’un astéroïde qui détruirait la terre – et c’est utilisé comme un exemple dans le chapitre 18 du livre Modern Principles: Microeconomics de Tyler Cowen et Alex Tabarrok. Mais là encore, il existe une solution rivale, exclusive, faisable avec la technologie actuelle pour se protéger d’un sinistre causé par un astéroïde s’il n’est pas trop grand : construire un bunker. Selon l’argument des biens communs, les biens qui ont ces deux caractéristiques ne sont pas suffisamment produits par le marché parce que beaucoup en bénéficieront même si seuls peu d’entre nous les paient.

Les gens font des erreurs assez flagrantes quand ils parlent de biens publics. La plus courante est de confondre « public » dans « bien public » avec « fourni par le gouvernement ». Mais comme expliqué avant, le terme « public » se réfère ici à différentes caractéristiques du bien et non pas au fait que le gouvernement le fournisse ou non. Certains prétendent que l’enseignement supérieur est un « bien public », mais nous ne sommes pas d’accord. L’université est exclusive : les universités de Samford et St. Lawrence peuvent raccompagner les gens à la porte. Contrairement à la croyance populaire, l’enseignement n’est pas un bien public au sens économique du terme. L’histoire est remplie d’exemples de « biens publics » qui étaient fournis de façon privée. À titre d’exemple, l’économiste Daniel D’Amico explique que les forces de l’ordre, la loi et et les prisons dans la Grèce antique étaient fournies par le gouvernement non pas pour régler des faillites de marchés, mais pour bénéficier aux élites politiques.

 

4. Asymétrie d’information

Ce qu’on appelle asymétrie d’information est quand une partie dans un échange possède une information importante que l’autre partie n’a pas. Le marché des assurances santé échouerait à cause de deux phénomènes : sélection adverse et aléa moral. Dans le cas de la sélection adverse, à cause de l’incapacité d’une assurance à déterminer qui est malade et qui est en bonne santé, seuls ceux qui sont malades iront s’assurer. Dans le cas de l’aléa moral, quelqu’un qui a une assurance pourrait changer son comportement et prendre de plus grands risques parce que quelqu’un d’autre (la compagnie d’assurance) prendra en charge les couts.

Les faillites apparentes dans le marché des assurances santé semblent surprenantes : Pourquoi est-ce que les américains n’ont pas mis en place un système de couverture santé public durant l’ère progressiste ? Il y avait un mouvement en faveur parmi les réformateurs, mais les américains ordinaires n’en voulaient pas. Certains historiens affirment qu’une combinaison d’intérêts particuliers et d’ignorance de la part des travailleurs américains explique pourquoi. Mais dans son livre paru en 2007 Origins of American Health Insurance: A History of Industrial Sickness Funds, l’historien économique John E. Murray montre que les travailleurs américains ne voulaient pas d’une couverture santé fournie par le gouvernement parce qu’ils étaient satisfaits de leurs solutions privées. Les primes étaient faibles, le cout n’était pas prohibitif (c’était une assurance, après tout) et les entreprises, fonds et travailleurs mirent au point de nombreuses façons de gérer le cas des opportunistes par ceux qui participaient aux fonds. Ces fonds étaient certes imparfaits, mais comme Murray le note (p. 247), ils n’était « clairement pas pire que l’alternative financée par l’état ».

Quand les firmes ont les bonnes incitations, elles vont fournir les produits de haute qualité et des informations appropriées aux consommateurs. Dans un marché compétitif, la réputation est un mécanisme très fort pour s’assurer que les entreprises soient incitées à maintenir un certain standard en termes de qualité. L’historien économique Sukkoo Kim note qu’avec l’urbanisation et la croissance des marchés, les marques et les magasins exerçant sous le même nom (A&P à l’époque, McDonald’s aujourd’hui) devinrent un repère important pour que les entreprises puissent signaler leur qualité. Aussi, les entreprises de certification privées et les associations (comme Underwriters’ Laboratory, Good Housekeeping, National Institute for Automotive Service Excellence, et Consumers’ Union) testent, notent et évaluent les produits, et sont d’autant plus aidées aujourd’hui par la technologie mobile. Si vous avez déjà visité un restaurant grâce à un commentaire que vous avez lu sur Yelp, alors vous comprendrez le pouvoir qu’a le marché de l’information.

Ici, prétendre qu’il y a « asymétrie d’information » ne suffit pas en soi pour prouver que l’intervention du gouvernement soit meilleure que ce que produit le marché. L’existence de tels problèmes n’as pas empêché des solutions de marché dans le passé. De plus, de nombreuses interventions du gouvernement qui sont utilisées comme arguments ne sont pas basées sur le bien du public mais sur des intérêts privés. Prenez par exemple le prétendu problème du médical. Comme Milton Friedman disait, les licences médicales améliorent les salaires des docteurs qui en possèdent au détriment du consommateur. L’économiste Morris Kleiner a montré que c’est la réalité pour de nombreux autres types de licences d’exploitation.

 

5. Pouvoir de marché

Le monopole est une autre faillite de marché. Un monopoliste (un vendeur unique pour un bien ou un service) facture trop cher et ne produit pas assez. Au début du vingtième siècle, de nombreux « trusts » ont été cassés par un gouvernement fédéral activiste. Dans son article « The Protectionist Roots of Antitrust », l’économiste Thomas J. DiLorenzo montre que de nombreuses firmes et individus poursuivis en tant que « monopolistes » ne correspondait pas à la définition. ALCOA par exemple était accusé d’être en situation de monopole, non pas parce qu’ils montaient le prix de l’aluminium, mais parce qu’ils le baissaient, comme avec avec les fameux « robber barons« . Dans une dynamique de marché, comme l’avait noté Joseph Schumpeter au milieu du vingtième siècle, ainsi que les économistes Douglass C. North, John J. Wallis et Barry Weingast l’ont expliqué dans le livre Violence and Social Orders publié en 2009, la recette pour devenir riche est d’innover : d’arriver avec des pièges plus sophistiqués et laisser le monde se frayer un chemin jusqu’à votre porte.

Voir un « monopole naturel » est presque aussi rare que de voir le Yéti. Alors que certains services publics peuvent être des monopoles naturels, de nombreux soit-disant « monopoles naturels » n’en sont pas. Et même pour les services publics, on peut voir que des changements technologiques peuvent remettre en cause ce qui semblent être un monopole naturel (ex. le développement des micro-ondes pour transmettre les appels téléphoniques, suivis par la technologie cellulaire). Bien sur, le monopole d’AT&T sur les services téléphoniques est le résultat de son lobbying efficace auprès du gouvernement dans les années 1910, à l’époque où il était le plus gros concurrent parmi 20 000 différentes compagnies de téléphone. Ce qui a ralenti l’innovation : sans le monopole accordé à AT&T, les USA auraient probablement progressé plus rapidement. De plus, la Federal Communications Commission a ralenti l’introduction des téléphones portables de plus d’une décennie pour un cout total auprès des américains comparable à celui du sauvetage des banques.

Une recherche rapide montre qu’un grand nombre de personnes pensent que Google est un monopole naturel dans le monde de la recherche (la preuve que ce n’est pas le cas : Art a fait la recherche sur Bing), que Facebook est un monopole naturel dans les réseaux sociaux (la preuve que ce n’en est pas un : Art a un compte LinkedIn, Google+ et Twitter), et que Twitter est un monopole naturel dans quoi que ce soit que Twitter fait (la preuve que ce n’en est pas un : tous deux utilisons d’autres réseaux sociaux pour à peu près faire la même chose). Il y a quelques années, on accusait Microsoft d’être un monopole (la preuve que ce n’en est pas un : Apple), et aujourd’hui certains accusent Apple d’être un monopole naturel (la preuve que ce n’en est pas un : Microsoft). Il y a quelques années, vous pouviez lire que MySpace était un monopole naturel. Comme pour les exemples cités précédemment, pointer du doigt des grandes sociétés et parler de « pouvoirs de marchés » ou de « monopole naturel » ne suffit pas pour clore le débat comme par magie, mais plutôt cela devrait être l’occasion de débuter une conversation beaucoup plus intéressante sur les marchés et les gouvernements.

 

6. Conclusions

Les faillites de marchés sont un sujet très complexe, même pour les économistes professionnels. Et quand des non-économistes amènent des exemples de faillites de marchés dont nous avons discuté, cela devient encore plus complexe. Non seulement tous ces termes ont des significations techniques qui ne correspondent pas à ce que les non-économistes s’imaginent, mais la plupart d’entre eux ne sont pas informés des multiples critiques qui ont été abordées dans la littérature économique sur ces sujets. De plus, les critiques émises par les non-économistes ignorent souvent que l’analyse comparative des institutions publiques, que l’école des choix publics a rendu nécessaire lorsque l’on parle du rôle du gouvernement dans l’économie. Pointer du doigt des imperfections dans un marché ne justifie pas ipso facto l’intervention du gouvernement, et les « défaillances » des marchés ne sont des « défaillances » que si l’on compare à un idéal théorique inatteignable. Les imperfections des marchés ne sont pas des coups de baguette magique pour faire disparaitre l’économie de marché et gommer les imperfections des gouvernements. Une réelle compréhension comparative de l’économie politique commence (et non se termine) lorsque l’on reconnait que les marchés ne sont pas toujours parfaits.