Pour mettre fin à la corruption légale, mettons fin aux privilèges légaux

Il y a une prise de conscience parmi les citoyens que quelque chose ne tourne pas rond dans le monde occidental : les riches obtiennent ce qu’ils veulent des politiques, et deviennent de plus en plus riches, tandis que les classes moyennes, ouvrières, et pauvres, ne sont entendues par les élites dirigeantes que lorsqu’il s’agit d’obtenir leurs votes pour la prochaine élection. Alors que cette prise de conscience est la bienvenue, j’ai peur qu’elle n’essaie de régler les symptômes d’un mal sans en chercher la cause.

Ce phénomène peut tout à fait s’apparenter à de la corruption, mais celle-ci est parfaitement légale.
Les riches ne paient pratiquement pas d’impôts parce qu’ils bénéficient d’exonérations en tous genres.
Les agriculteurs font pousser du maïs, non pas parce que c’est un aliment consommé matin, midi et soir, mais parce qu’ils reçoivent de généreuses subventions en échange.
Les chauffeurs de taxis n’ont plus à craindre la concurrence des VTC, puisque ces derniers ont vu la loi Thévenoud leur imposer des limites purement arbitraire pour les handicaper.
Les restaurants peuvent remercier Nicolas Sarkozy pour leur taux de TVA réduite, qui leur garantit une meilleure profitabilité que la plupart des autres entreprises.

Les défenseurs de la démocratie accusent le financement des campagnes politiques d’être responsable de cette corruption légale, en particulier aux États-Unis où les entreprises privées peuvent participer au financement de ces campagnes. Je dois admettre, c’est un argument tout à fait recevable, mais qui encore une fois ignore l’éléphant dans le salon.

Pour faire court : Le lobbying n’existe que parce que l’État possède la capacité de distribuer des bons points auprès des divers groupes de pression.

Toute catégorie de personnes qui essaie de faire passer une forme d’exception comme une autre ne cherche en réalité rien d’autre que d’obtenir son propre privilège taillé sur mesure. Et comme je l’ai expliqué par le passé, quiconque a la possibilité de se voir octroyer un quelconque privilège lui garantissant de meilleurs bénéfices mettra tout en œuvre pour que cela se produise.

Aux États-Unis, il « suffit » apparemment de financer la campagne d’un candidat et l’affaire est bouclée. Ce qui donne un résultat assez curieux, puisque l’on connaît d’avance les plus gros contributeurs de chaque candidat, et qu’il est facile de deviner qui se verra graisser la patte. Les grosses banques ont financé Bush, les géants de la high-tech et les universités ont financé Obama. Étonnamment, ces secteurs se portent plutôt bien.

Mais il ne faudrait surtout pas s’imaginer que la corruption s’arrête ici. Après tout, les pays européens ont des lois plus restrictives sur le financement des campagnes politiques, et je mets quiconque au défi d’affirmer que cela nous permet de vivre dans un monde où les représentants politiques accomplissent la volonté du peuple, et n’obéissent pas aux intérêts de minorités bien connectées.

Les pressions sont ici moins d’ordre financières, mais elles existent et prennent des formes parfois sournoises :

Les agriculteurs sont maîtres dans l’art de vous expliquer que le secteur est un enjeu de souveraineté, et que la souveraineté, ça passe par des subventions.
Les chauffeurs de taxis ont bien vite fait comprendre que si leurs demandes n’étaient pas satisfaites, la circulation de Paris serait totalement bloquée jusqu’à nouvel ordre.
Les restaurateurs ont réussi à faire croire à tout le monde qu’une TVA réduite est cruciale pour capter les bénéfices du tourisme.
Et les riches n’ont rien à expliquer à quiconque, puisqu’ils ont le numéro de téléphone personnel des membres du gouvernement.

Si certaines de ces explications flirtent avec la définition de « caprice », d’autres sont des arguments employés avec le plus grand sérieux par leurs défenseurs, même si cela va à l’encontre de principes de base de l’économie. La TVA restauration en est la parfaite illustration. Invoquer une plus grande consommation de la part des touristes est un argument qui ne fait pas long feu quand on sait que le touriste est le premier exemple que l’on prend dans un cours d’économie pour expliquer le concept d’élasticité des prix – et le fait qu’ils ne réagissent que peu à une hausse ou baisse des prix.

Pourtant, certains de ces privilèges jouissent d’un grand support populaire. Les subventions agricoles sont parfaitement « démocratiques » dans ce sens, même si cela signifie créer un régime d’exception qui profite à une minorité. Nul besoin de graisser la patte d’un politicien, il suffit de convaincre suffisamment d’électeurs du bien-fondé de votre privilège. Il serait pourtant bien difficile de défendre l’idée que le soutien populaire est un critère suffisant pour instaurer des castes, rentes, et divers monopoles en toute légitimité.

Pardon pour cette lapalissade, mais pour que tout régime démocratique fonctionne il faut que ses institutions raisonnent au-delà du simple respect de la volonté de la majorité du peuple, ou de ses représentants. Comme je l’ai dit, la corruption existe parce que des élus ont le pouvoir de donner des faveurs. Garantir l’égalité des droits et l’absence de privilèges est une condition nécessaire pour mettre fin à cette corruption.

Oui, cela signifie que certains métiers seront menacés, mais tel est le prix à payer pour une démocratie et une économie plus saines.