Inégalités : Ce qu’on voit, et ce qu’on aimerait bien voir

Comme chaque année, Oxfam vient de publier sa dernière étude sur les inégalités de patrimoines dans le monde, et révèle que les 1% les plus riches possèdent plus que les 99% restants de la population. Malheureusement, et c’est devenu une habitude, les bonnes questions ne sont absolument pas posées. Au lieu de cela, nous avons droit à la rhétorique et aux fausses-bonnes idées habituelles, qui font presque figure de marronnier à ce stade.

Ce que l’on voit

Oui, les inégalités de richesses entre les plus pauvres et les plus riches n’ont jamais été aussi prononcées.
Oui, la classe moyenne occidentale n’a pas vu de réelle hausse de son niveau de vie sur les vingt dernières années1.
Oui, il y a encore une extrême pauvreté et des injustices insupportables dans le monde.

Mais vivons-nous dans un monde où les 10% les plus pauvres sont avant tout des occidentaux ?

Ce que l’on ne vous dit pas

La mesure d’Oxfam est très biaisée, puisque le patrimoine est une chose qui est décorrélée des revenus, et est très instable. L’étude ne dit pas : « 1% de la population gagne plus que les 99% les moins riches », mais bien « 1% possède l’équivalent de ce que les 99% possèdent », en comptant les dettes en négatif. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’un pauvre paysan cambodgien possède quelques dollars et ses vêtements, mais il est considéré plus riche qu’un diplômé d’Harvard qui sort de l’université. Pourquoi ? Parce que le patrimoine est la somme de ce que l’on possède, moins les dettes, selon les données du Crédit Suisse, utilisées par Oxfam. On arrive donc à quelques bizarreries : L’américain moyen est moins (!) riche que l’espagnol moyen (49 787$ contre 52 223$), et les États-Unis sont le deuxième (!) pays contenant le plus grand nombre de pauvres, avec 10% de sa population faisant partie des 10% les plus pauvres du monde, juste devant l’Inde qui compte 20% de sa population parmi les 10% les plus pauvres.

Cet indicateur n’est pas dénué de sens, mais il faut impérativement garder à l’esprit qu’il est très limité, et que dans les pays qui ont fortement recours à l’endettement privé la « pauvreté » (dans le sens d’absence de solde positif sur le patrimoine) sera biaisée. De même, des riches gestionnaires de fonds de pensions, ou des CEO qui ont accumulé des fortunes en termes d’actions (qui sont aujourd’hui à des niveaux stratosphériques) vont forcément voir leur patrimoine s’envoler à des niveaux inimaginables, sans que cela n’ait de corrélation avec leurs revenus réels.

Le patrimoine est un stock, et les valeurs absolument pharaoniques dont Oxfam parle ne sont vraies que parce que les plus riches sont sagement assis sur leurs tas d’or, sans oser le transformer en cash. Le jour où ne serait-ce qu’une minorité d’entre eux décide d’en revendre une quantité conséquente pourrait tout à fait se traduire par un effondrement de leurs valeurs boursières. Pour répéter : la richesse des riches n’a de valeur que tant qu’elle reste dans les sphères spéculatives.

Pourquoi est-ce qu’Oxfam ne parle absolument pas du rôle des banques centrales dans cette affaire ? Est-ce que leur agenda politique leur interdit de constater que trop de pouvoir dans les mains de bureaucrates créé le fameux problème qu’ils essaient de mettre sur le dos du capitalisme ? Ne veulent-ils pas reconnaître que leur solution favorite – plus d’état, plus de centralisation, plus de bureaucratie – revient à jeter de l’huile sur le feu ?

Et enfin, dernier point, « 63 personnes possèdent autant que la moitié la moins fortunée du monde » est en conséquence une mesure extrêmement biaisée et de la plus grande mauvaise foi. Pour « sortir » des 10% des plus pauvres au niveau mondial, il suffit de posséder plus de 132$, et au niveau américain il suffit de posséder plus de -6 723$. Oui, il faut avoir plus qu’un montant négatif, car la richesse incluant les dettes, même un sans-abri sans le sou est déjà considéré comme plus riche que 10% des américains les plus pauvres. Donc, bien entendu, quand vous additionnez des volumes de dettes impressionnants, vous allez forcément tirer vers le bas la « richesse » totale des 3,5 milliards d’habitants les moins fortunés, parmi lesquels se trouvent déjà 720 millions d’individus vivant sous le seuil d’extrême pauvreté, alors forcément une poignée de Bill Gates sous stéroïdes monétaires vont amasser une fortune invraisemblable en comparaison.

Ce que l’on aimerait voir

Comme je l’avais précédemment pointé du doigt2, les banques centrales (en particulier la réserve fédérale américaine) ont été capturées par des intérêts privés, qui font tourner la planche à billets en leur faveur. Il n’y a à ma connaissance aucune explication rationnelle à la bulle spéculative que l’on observe (en particulier dans les secteurs de la high-tech), si ce n’est la politique agressive des banques centrales et leur vaine tentative de mettre en pratique une version « à jour » de la théorie du versement, avec l’efficacité que l’on peut tous observer.

Parmi les questions non posées, pourquoi est-ce que la dernière crise, contrairement aux précédentes crises historiques, n’a pas corrigé ces inégalités de patrimoine ? Les cours des actions sont toujours les premiers à être touchés lors des crises, et les plus riches voient souvent leur fortune fondre en quelques jours. Loin de moi l’idée de pleurer sur leur sort, mais j’aurais voulu que cette question soit posée. Je n’ai sincèrement pas de réponse à apporter, mais j’ai le sentiment que c’est une pièce manquante dans le puzzle de la question des inégalités, et ne pas l’aborder est dommage.

Et pourquoi se concentrer uniquement sur les inégalités de patrimoine ? Non seulement cette mesure est fortement biaisée (j’insiste : la majeure partie de l’extrême pauvreté mondiale vit en Occident selon cette mesure), mais elle est déconnectée de l’idée qu’on se fait des inégalités. Mais pourquoi n’en parle-t-on pas ? Parce que, encore une fois, Oxfam a un agenda très précis, et la réalité ne correspond pas à leur idéologie, alors ils doivent choisir leurs statistiques avec beaucoup de précaution pour trouver le résultat qu’ils cherchent. La preuve :

Ce qui m’énerve le plus avec cette étude d’Oxfam n’est pas qu’elle pointe du doigt des inégalités injustes à travers le monde. Celles-ci existent toujours, mais doivent être adressées de façon sérieuse, et avec un esprit rationnel. Balancer des statistiques biaisées avec un enrobage populiste n’est absolument pas une réponse appropriée. Une taxe globale, que beaucoup voudraient voir naître en réponse, ne fera absolument rien pour combattre la malnutrition ou le manque de soins et d’éducation qui fait cruellement défaut aux plus pauvres. Cette étude est, et reste, une vaste blague pseudo-scientifique.