La critique du Front National que vous n’entendrez pas

Marine Le Pen a réussi un exploit politique : transformer un parti de réactionnaires bourgeois poujadistes (un peu racistes sur les bords) en une machine de guerre politique qui attire un électorat de plus en plus large. Il y a bien des raisons d’être inquiet de la montée fulgurante du Front National, et toutes sont plus ou moins pertinentes, mais il y une critique que l’on entend pour ainsi dire jamais.

Le programme du Front National n’est pas juste un ramassis de poncifs anti-économiques populistes, c’est aussi un texte inquiétant pour quiconque est préoccupé par les idées de séparations des pouvoirs et de respect des libertés dans une démocratie. Il n’est pas étonnant donc que la majorité de la classe politique se contente de les traiter de racistes anti-républicains. Non seulement ils n’osent pas avouer qu’au fond, le Front National n’est que la version « hardcore » de leurs propres idées, mais aucun élu ne serait prêt à restreindre les pouvoirs dont il jouit pour garantir que quiconque de « non républicain » ne puisse en abuser dans le futur.

Quelle est la seule façon de s’assurer que le Front National ne ferme les frontières françaises au commerce international ? Une fois que l’on accepte l’idée que le gouvernement peut régenter le commerce, instaurer des tarifs, interdire les produits d’une certaine provenance, quelle est la garantie que Marine Le Pen, au pouvoir, ne pourrait pas utiliser ce même pouvoir pour couper la France du reste du monde et fermer toutes nos routes d’échange ? Le pouvoir d’aller micro-gérer le commerce est le même pouvoir que celui de nous ostraciser. Ce n’est qu’une question de degré d’application du même outil.

De même, comment peut-on s’immuniser contre les alchimistes monétaires qui, aveuglés par l’idée que la richesse d’une nation provient de l’argent et non l’inverse, pourraient transformer la France en désastre inflationniste ? Lorsque l’on passe son temps à critiquer l’indépendance de la banque centrale européenne, et que l’on rêve d’une planche à billets aux ordres du gouvernement, peut-on ensuite critiquer le Front National pour vouloir, finalement, défendre la même idée ?

Peut-on sincèrement s’opposer à la volonté du Front National de drastiquement réduire l’immigration, lorsque leur argument est qu’il faut préférer « les talents qui permettront le rayonnement de notre de pays et l’innovation » ? Ce n’est, encore une fois, rien d’autre qu’une application très stricte de mesures déjà en place, et d’une logique qui est déjà ancrée dans les cerveaux du reste de la classe politique. Si l’on croit que l’immigration non qualifiée est une menace pour l’économie française (ce qu’elle n’est pas1), Marine Le Pen ne fait que poursuivre cette idée jusqu’à sa conclusion logique, et ne fait que durcir des outils législatifs déjà présents.

Malheureusement, n’attendez pas de la part des politiques beaucoup plus que des vagues condamnations et des insultes vides de sens. Difficile en effet de critiquer une formation politique qui veut utiliser les pouvoirs des institutions existantes pour appliquer des idées qu’au fond vous êtes bien incapables de critiquer. La classe politique n’est absolument pas intellectuellement armée pour lutter contre le Front National, puisque ce n’est rien d’autre que la caricature d’elle-même.

Le seul rempart contre le Front National est de s’assurer que, dans l’éventualité où il accède au pouvoir, ce pouvoir soit restreint au point d’empêcher toute nuisance, et que le gouvernement ne puisse s’octroyer de nouveaux pouvoirs avec un vote simple de l’assemblée nationale. En d’autres termes, faisons en sorte que Marine Le Pen, même si elle était élue, soit limitée à des gesticulations et des réformes marginales. Le problème est que pour ce faire, il faudra convaincre des oligarques dont l’égo, et accessoirement le salaire, dépendent directement de ce pouvoir et leur demander de scier la branche sur laquelle ils sont confortablement installés. S’il y a une critique du Front National que vous n’entendrez jamais de leur bouche, c’est la suivante :

Personne, élu(e) ou non, ne devrait posséder le pouvoir de mettre en œuvre ce que le Front National promet de faire.