La France a-t-elle un problème d’offre ou de demande ?

Il y a dans les débats économiques français une question récurrente (pour ne pas dire un marronnier) : a-t-on un problème d’offre ou de demande ? En des termes plus caricaturaux, qui a raison entre le camp de ceux qui veulent aider les entreprises, et le camp de ceux qui veulent aider les salariés ?

C’est une question complexe, mais qui est malheureusement devenue extrêmement politisée. Bien entendu, les keynésiens martèlent que c’est un problème de demande, et qu’il faut augmenter les salaires (ou travailler moins, ce qui revient au même), et les mercantilistes nous assurent que c’est un problème d’offre, qu’il faut baisser le coût du travail et accorder des subventions ou des crédits d’impôts supplémentaires.

Même si j’ai de nombreux désaccords de fond avec les mercantilistes, il est bien difficile de donner raison aux keynésiens sur cette question. La crise de 2008 a été très instructive, puisque de nombreux indicateurs économiques auraient du aller dans une toute autre direction si nous avions un problème de demande.

Avant tout et surtout, il faut réaliser que les salaires n’ont pas cessé d’augmenter depuis 2006. J’ai choisi précisément cette année pour établir une référence d’avant-crise.

Si l’on compare l’évolution des salaires à l’inflation1 et la productivité salariale2, alors la conclusion est sans appel : les salaires ont évolué plus vite que le coût de la vie, et plus vite que la productivité réelle des salariés.

On revient sur un sujet que j’avais abordé précédemment : le marché du travail français se comporte d’une façon très étrange, puisqu’il donne des signes de plein emploi, alors que nous avons toujours un taux de chômage qui reste très élevé. Il semblerait que les chômeurs sont tellement éloignés du marché du travail qu’ils ne sont pas en compétition avec les salariés, et que ces derniers peuvent donc toujours négocier des hausses de salaires avantageuses. Mais il serait factuellement incorrect de prétendre que les entreprises ont bénéficié des dernières hausses de productivité au profit des salariés.

Deuxième point important, les français ont de l’argent disponible, et de plus en plus semble-t-il. Certes, ce n’est pas le cas de tout le monde, mais considérez ces deux éléments :

  • Le taux d’épargne est resté constant depuis le début de la crise. Il est même un poil au-dessus du niveau de 20063. La crise n’a pas, semble-t-il, entamé la capacité d’épargne des ménages français.
  • Les français laissent de plus en plus d’argent dormir sur leurs comptes courants4.

De toute évidence, la capacité de consommation des français n’a absolument pas diminué depuis 2006. Si la consommation est faible, ce n’est pas à cause d’un manque de ressources financières. Encore une fois, ce n’est pas le cas pour tout le monde, et je suis certain que beaucoup iront s’indigner à la lecture de ces mots parce que eux personnellement ou quelqu’un de leur entourage a des difficultés à boucler ses fins de mois. Je n’ai aucun doute sur le fait que c’est une réalité pour beaucoup de personnes. Mais globalement, lorsque l’on observe la population française dans son ensemble, ce n’est tout simplement pas le cas.

Ce que ces chiffres montrent avant tout, c’est que toute augmentation de salaire ne va pas se traduire par une hausse de la consommation, mais plus vraisemblablement par une hausse de l’épargne, si ce n’est pas tout simplement laisser l’argent dormir sur les comptes en banque. La France n’a pas un problème de demande dans le sens où les consommateurs n’ont pas assez d’argent pour consommer, ils ont de bonnes capacités financières mais décident de ne pas consommer, et c’est peut-être une interprétation que les keynésiens pourraient explorer pour justifier leur position.